Méthodologie : écouter les premiers concernés et penser l’accès comme un système

Dans le prolongement de l’analyse des enjeux présentée précédemment - qui a mis en évidence la multiplicité des facteurs éducatifs, sociaux, territoriaux et économiques influençant l’accès à l’enseignement supérieur - le CESER a retenu une démarche méthodologique, combinant écoute directe des publics concernés, analyse systémique des interdépendances et travail collectif avec les acteurs de terrain. Cette approche constitue le socle sur lequel reposent les constats, les analyses et les préconisations de ce rapport.

Donner la parole aux jeunes : un axe central de la démarche

Convaincu que les politiques publiques ne peuvent être efficaces que si elles partent de la réalité vécue par celles et ceux qu’elles concernent, le CESER a placé la voix des jeunes au cœur de ses travaux. Pour la première fois à l’échelle régionale, une enquête de grande ampleur a été menée auprès de près de plus de 2 963 lycéennes et lycéens issu·es de toutes les filières et de tous les territoires - urbains, ruraux et périurbains. Cette enquête, fondée sur un échantillonnage représentatif, a permis de recueillir leurs perceptions de l’orientation, leurs difficultés, leurs attentes et leurs freins et obstacles face à l’enseignement supérieur. Elle constitue un apport inédit pour comprendre la diversité des parcours et identifier les leviers d’action prioritaires.

Les résultats mettent en évidence des obstacles et des freins souvent sous-estimés : déterminismes sociaux et économiques, manque d’information fiable, poids des contraintes économiques, écarts territoriaux dans l’accès à l’offre de formation ou encore poids des représentations sociales.

En complément, deux focus groups (cf. annexe et Zoom sur les focus groups) ont été organisés avec des membres du Conseil régional des jeunes, enrichissant l’analyse par des témoignages qualitatifs et des expériences vécues, souvent éloignés des représentations institutionnelles. Ces échanges ont permis de mieux saisir les réalités concrètes et de révéler des mécanismes invisibles dans les données statistiques, tout en proposant des pistes d’action plus proches des besoins réels.

Le sondage du CESER auprès des lycéen·nes : un échantillon marqué par la ruralité

La structure même de l’échantillon témoigne de l’importance des territoires peu denses dans la région.

Sur les 2 963 lycéen·nes interrogé·es, 2 554 (soit 86,2 %) sont issu·es de lycées situés en zones rurales ou semi-rurales, contre seulement 409 (13,8 %) en zones urbaines. Ce déséquilibre statistique, s’il peut sembler disproportionné par rapport aux données de l’INSEE (qui indiquent qu’environ 51 % des jeunes de 16 à 24 ans résident en zone rurale ou semi-rurale), reflète néanmoins une réalité incontournable : la ruralité est surreprésentée en Nouvelle-Aquitaine et constitue un élément structurant des trajectoires éducatives. Les écarts observés dans les réponses doivent donc être interprétés avec prudence, mais ils sont révélateurs des expériences majoritaires vécues par les jeunes de la région.

Intentions d’études et renoncements

Une constante forte se dégage : la quasi-totalité des lycéen·nes, soit 94 %, expriment le souhait de poursuivre des études supérieures. Pourtant, derrière cette ambition largement partagée, se cache une réalité plus nuancée : 41,3 % déclarent avoir déjà renoncé à une formation identifiée en raison d’un obstacle.

Le détail est instructif : le taux de renoncement atteint 46,5 % en zones urbaines, contre 40,5 % en zones rurales ou semi-rurales. À première vue, ce résultat surprend, car on pourrait s’attendre à ce que les territoires éloignés concentrent davantage de difficultés. Les auditions menées permettent toutefois d’apporter un éclairage. Dans les espaces urbains, les jeunes sont confrontés à une concurrence accrue pour accéder aux filières sélectives, à une saturation des capacités d’accueil locales et au coût élevé de la vie étudiante. Ces contraintes visibles et immédiates se traduisent par des renoncements déclarés plus fréquents.

En revanche, dans les espaces ruraux, les aspirations sont souvent limitées en amont par une forme d’autocensure : de nombreux jeunes n’envisagent pas certaines formations trop éloignées géographiquement ou perçues comme socialement inaccessibles. Ce « filtre » réduit mécaniquement le nombre de renoncements déclarés, car certains parcours ne sont jamais envisagés. Cette forme d’autocensure découle d’abord de l’éloignement géographique et des difficultés d’accès au logement étudiant.

De la sorte, si les chiffres laissent apparaître davantage de « renoncements urbains », ils traduisent deux réalités qui peuvent sembler distinctes : d’un côté, des obstacles parfois objectifs rencontrés par les jeunes des métropoles ; de l’autre, des freins implicites et invisibles qui pèsent aussi sur les lycéen·nes des territoires ruraux. Ce double mécanisme constitue un éclairage des inégalités différenciées selon les contextes territoriaux.

Les principaux obstacles : distance et logement

Deux sujets majeurs émergent du sondage, confirmant ce que les auditions et les données institutionnelles avaient déjà mis en lumière : l’éloignement géographique et le logement.

  • L’éloignement, est cité par 27,2 % des répondants comme facteur décisif de renoncement. Ce pourcentage monte à 28,2 % en zone rurale ou semi-rurale, contre 20,5 % en zone urbaine. Ces données confirment l’importance de raisonner en termes de distance-temps et de distance-coût, comme le soulignent les travaux de la DATAR (2025) et les analyses régionales (CESER, 2025a). Au-delà d’une heure de trajet quotidien, les inscriptions chutent brutalement : un « seuil » est franchi, entraînant des renoncements massifs, même pour des formations très attractives.
  • Le logement, est un obstacle encore plus massif : 62,2 % des élèves interrogés l’identifient comme un frein majeur. L’écart entre territoires est ici également significatif : 63,7 % des lycéens ruraux/semi-ruraux le mentionnent, contre 52,8 % des urbains. Dans les zones peu denses, ce frein est renforcé par l’absence de solutions intermédiaires - internats post-bac, résidences à loyers modérés, colocations encadrées - qui permettraient une transition plus douce entre la vie familiale et l’autonomie étudiante. Les auditions ont souvent évoqué ce manque de relais comme un facteur de découragement : « Pour certaines familles rurales, envoyer un enfant en études supérieures revient à payer deux loyers », résumait un proviseur de lycée en Charente (audition du 22 mai 2025). Un autre résultat mérite attention : 61,6 % des lycéens ruraux ou semi-ruraux estiment être bien accompagnés dans leur orientation, contre seulement 51,6 % des urbains. Cependant, les auditions rappellent que ce « ressenti favorable » ne suffit pas à neutraliser les effets structurels de la distance et du coût. Un élève bien orienté, mais confronté à un trajet quotidien de plus d’une heure trente et à un loyer supérieur à 450 €, demeure très exposé au risque de renoncement.
Le sondage du CESER auprès des lycéen·nes : inquiétudes et attentes

L’enquête conduite par le CESER Nouvelle-Aquitaine auprès de 2 963 lycéennes et lycéens de la région constitue un matériau inédit pour éclairer la perception des jeunes face à leur orientation.

Ce sondage, réalisé en 2025 dans des lycées représentatifs de la diversité territoriale (zones rurales, villes moyennes, métropoles), met en évidence un double constat : d’un côté, la majorité des élèves expriment une forte motivation à poursuivre des études supérieures ; de l’autre, ils manifestent de nombreuses inquiétudes quant aux conditions pratiques et psychologiques de leur orientation.

Avez-vous le sentiment d’être bien accompagné dans votre choix d’orientation au lycée ?

Graphique : part des élèves qui se sentent bien accompagnés dans leur orientation.
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Source : CESER Nouvelle-Aquitaine. (2024-2025).
Sondage auprès des lycées de Nouvelle-Aquitaine (n = 2 963).

À la question « Avez-vous le sentiment d’être bien accompagné·e dans votre choix d’orientation au lycée ? », une majorité relative d’élèves exprime des doutes, évoquant un suivi jugé insuffisant ou trop généraliste. Moins de la moitié déclare avoir bénéficié d’un véritable entretien individuel d’orientation, et parmi eux, près des deux tiers estiment que cet échange ne leur a pas été particulièrement utile. Ces résultats confirment les témoignages recueillis lors des auditions, où de nombreux proviseurs et enseignants reconnaissaient que les « 54 heures d’orientation » prévues par la réforme étaient souvent absorbées par des activités collectives (salons, visites, présentations générales), sans offrir l’accompagnement personnalisé dont les élèves ont besoin.

Principaux canaux d’information utilisés par les lycéens interrogés

Graphique : canaux d’information utilisés par les jeunes pour s’orienter.
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Source : CESER Nouvelle-Aquitaine. (2024-2025).
Sondage auprès des lycées de Nouvelle-Aquitaine (n = 2 963).

Le graphique illustre la hiérarchie des deux sources d’information déclarées par chaque lycéen·ne sondé·e. Internet et l’entourage et la famille dominent très largement, tandis que les dispositifs institutionnels comme les Psychologues EN, souvent confondus avec le titre de conseillers d’orientation apparaissent comme des recours beaucoup plus marginaux.

Les obstacles extérieurs identifiés par les lycéen·nes révèlent un autre pan du problème. Plus de 60 % citent en premier lieu le coût du logement étudiant, devant la distance géographique, le manque de moyens financiers familiaux et les difficultés de transport. Ces inquiétudes sont plus marquées en milieu rural, où les jeunes savent que l’entrée dans le supérieur implique un déménagement et des dépenses supplémentaires. Parallèlement, les freins personnels ne sont pas négligeables : un quart des élèves évoquent leur santé, leur bien-être ou leur difficulté à quitter le cadre familial comme des motifs de renoncement potentiel. L’autocensure apparaît aussi de manière récurrente : beaucoup déclarent ne pas envisager certaines filières par crainte de l’échec, ou parce qu’ils pensent ne pas avoir « le niveau » - un phénomène confirmé par les focus groups menés avec le Conseil régional des jeunes.

Enfin, l’enquête éclaire les attentes et les motivations. Une majorité des élèves interrogés déclare avoir un projet professionnel en tête, souvent lié à des métiers concrets (santé, enseignement, numérique), et voit dans la poursuite d’études supérieures un moyen d’accéder à de meilleures perspectives d’emploi et de sécuriser leur avenir. Néanmoins, ce projet reste fragile pour une part importante d’entre eux : de nombreux jeunes envisagent encore leur orientation « par défaut », ou sous l’influence de leurs familles et enseignants, plutôt que comme un choix pleinement éclairé.

Ainsi, le sondage du CESER dresse le portrait d’une jeunesse à la fois ambitieuse et inquiète. Ambitieuse, car elle voit dans l’enseignement supérieur un levier d’émancipation et de réussite. Inquiète, car elle se sent insuffisamment accompagnée dans un système perçu comme complexe et coûteux. Ces résultats confirment que l’orientation scolaire, loin d’être un simple outil de régulation des flux, constitue un déterminant central d’égalité des chances et un enjeu de confiance entre les jeunes, leurs familles et les institutions.

L’analyse systémique : dépasser les approches sectorielles

L’accès à l’enseignement supérieur ne résulte pas d’un facteur isolé, mais bien de l’interaction complexe d’un ensemble de déterminants - sociaux, territoriaux, économiques, institutionnels et informationnels - qui s’influencent mutuellement et produisent des effets cumulatifs. Pour en rendre compte, le CESER a adopté une approche systémique, qui permet d’analyser les interdépendances, les effets d’entraînement et les boucles de rétroaction entre politiques publiques.

Cette approche démontre que des mesures isolées, comme l’augmentation du nombre de places dans certaines filières, restent souvent insuffisantes si elles ne sont pas accompagnées d’actions complémentaires sur d’autres leviers : logement, mobilité, information, soutien financier, etc. Elle met également en évidence le risque de fragiliser l’efficacité d’une action ciblée si les autres freins ne sont pas simultanément levés. Penser l’accès dans sa globalité est donc indispensable pour élaborer des politiques publiques cohérentes et durables, où chaque levier renforce l’efficacité des autres.

Une démarche collective et partenariale

Enfin, le CESER a ancré sa méthodologie dans une dynamique collaborative, reposant sur une large série d’auditions, d’entretiens et d’échanges avec plus d’une cinquantaine d’acteurs clés : universités, rectorats, associations, CROUS, missions locales, collectivités territoriales, acteurs économiques et sociaux. Ces échanges ont permis de croiser les regards, d’identifier les points de blocage, de faire émerger des leviers d’innovation et d’ancrer les préconisations dans la réalité des pratiques.

Cette méthode, associant données quantitatives et qualitatives, parole des jeunes et co-construction avec les acteurs, constitue une base solide pour penser les politiques régionales dans toute leur complexité. Elle confirme que l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur ne peut être atteinte que si elle est conçue comme un système intégré, reliant les politiques éducatives, sociales, territoriales et économiques, et qu’elle s’appuie sur les réalités vécues par celles et ceux qui en sont les premiers concernés.

Pour un aperçu détaillé des outils utilisés, de la méthodologie complète et des résultats de l’enquête, consulter l’annexe 3 de ce rapport.