» Partie 4 : L’orientation : clé de voute de l’accès et de la réussite dans l’enseignement supérieur

4.4 L’orientation dans la région : l’action du Conseil régional et les initiatives territoriales

Àtravers l’analyse des compétences régionales présentée en première partie du rapport, le CESER souligne le rôle significatif de la Région Nouvelle-Aquitaine dans le financement et l’organisation des actions d’orientation. Cet engagement se traduit notamment par le soutien apporté aux forums d’orientation ainsi qu’à l’opérateur régional Cap Métiers. Cette implication illustre la volonté de garantir une couverture large et adaptée des besoins, en cohérence avec la compétence régionale en matière d’orientation tout au long de la vie, et ouvre la voie à un examen plus approfondi du Service Public Régional de l’Orientation (SPRO).

Le Service Public Régional de l’Orientation (SPRO) en Nouvelle-Aquitaine : objectifs, mise en œuvre et défis rencontrés

Le Service Public Régional de l’Orientation (SPRO) en Nouvelle-Aquitaine, instauré dans le cadre de la loi ORE de 2018, vise à offrir un accompagnement personnalisé aux jeunes dans leur parcours scolaire, universitaire et professionnel. En réunissant divers acteurs régionaux, il cherche à garantir une orientation fluide et accessible à tous, notamment aux jeunes en difficulté sociale ou économique. Toutefois, plusieurs défis, tels que des ressources insuffisantes et des problèmes de coordination, limitent son efficacité dans la réponse aux besoins des jeunes.

1. Gouvernance duale complexe

La répartition des responsabilités entre l’État et la Région, au sein du SPRO, génère une gouvernance duale qui peut provoquer des tensions et des incohérences dans sa mise en œuvre. Bien que la Région soit chargée de coordonner les actions des divers acteurs, l’État conserve la compétence exclusive sur l’orientation scolaire et universitaire. Cette situation peut entraîner des déséquilibres et une coordination difficile entre les différents niveaux de gestion, limitant ainsi la fluidité des parcours d’orientation pour les jeunes (Vie-publique, 2024).

2. Manque de moyens financiers et humains

Le manque de ressources financières et humaines reste un problème majeur pour le SPRO. Le CESER de Nouvelle-Aquitaine souligne que malgré la gravité des enjeux - notamment avec un nombre significatif de jeunes de 16 à 30 ans n’étant ni en emploi, ni formation et ne suivant pas d’études supérieures - les moyens alloués à l’accompagnement sont insuffisants.

3. Accessibilité inégale sur le territoire

Une autre difficulté réside dans l’accessibilité inégale des services d’orientation à travers le territoire de la région. Bien que le réseau des "Tiers de confiance" ait été mis en place pour garantir une couverture territoriale plus équitable, des disparités demeurent, notamment dans les zones rurales. Ces inégalités d’accès peuvent freiner l’efficacité du SPRO et laisser certains jeunes sans accompagnement adéquat, compromettant ainsi l’égalité des chances dans le parcours d’orientation (Entreprises Nouvelle-Aquitaine, 2024).

4. Coordination insuffisante avec les acteurs locaux

Enfin, la coordination entre les divers acteurs locaux impliqués dans l’orientation demeure insuffisante. Les difficultés de mise en réseau des missions locales, des établissements scolaires et des structures d’enseignement supérieur génèrent parfois des ruptures dans les parcours d’orientation. Cette situation conduit à une information insuffisante pour les usagers, qui peuvent ainsi rencontrer des obstacles dans leur démarche d’orientation et de choix de formation (Entreprises Nouvelle-Aquitaine, 2024).137

Face aux limites constatées dans le système actuel, la Région Nouvelle-Aquitaine développe une stratégie expérimentale et coopérative, reposant sur plusieurs dispositifs :

  • Une orientation progressive dès le collège. Une expérimentation menée sur trois ans introduit le monde du travail de manière adaptée à l’âge des élèves : activités ludiques en 5e, projets structurés en 4e, immersion en 3e à travers le stage obligatoire. L’objectif est de donner du sens au choix d’orientation en fin de collège et d’associer davantage les familles au processus.
  • Le programme des Ambassadeurs Métiers. Lancé en 2021, il mobilise des professionnels volontaires pour présenter leurs métiers et leurs parcours. En 2023, il comptait 1 500 ambassadeurs dont 800 actifs, ayant permis d’informer 12 000 jeunes. Toutefois, le bilan 2024 révèle que 81 % des demandes concernent en réalité des usagers adultes en recherche d’emploi, en reconversion ou déjà en activité, et non les lycéen·nes. Ce décalage entre les bénéficiaires réels et la cible initiale souligne une limite majeure du dispositif pour lutter contre les déterminismes scolaires et sociaux.
Salon de l’apprentissage en Nouvelle-Aquitaine.
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  • Le rôle de l’ONISEP. Malgré une perte de visibilité auprès du grand public, l’ONISEP demeure un acteur central de l’information sur les métiers et les formations. Ses ressources sont largement utilisées par les enseignants et par les psychologues de l’Éducation nationale (Psy-EN) comme supports de référence. Cependant, plusieurs auditions ont mis en lumière un double constat : d’une part, l’information disponible est souvent jugée trop technique ou difficilement appropriable par les élèves et leurs familles ; d’autre part, la complémentarité avec les initiatives régionales, comme Cap Métiers ou les « tiers de confiance », reste insuffisamment structurée. Cette absence d’articulation claire génère des redondances et des « zones grises » territoriales, où les familles peinent à identifier à quel acteur s’adresser.
  • La Charte régionale de coopération. Signée en 2023 avec l’Éducation nationale, les rectorats, les collectivités, les réseaux consulaires et les organisations patronales, elle vise à renforcer la co-construction et l’interopérabilité des systèmes d’information, notamment via l’opérateur Cap Métiers. Toutefois, les résultats du sondage mené par le CESER montrent que cet opérateur n’est pas le plus consulté par les lycéen·nes, ce qui interroge sur sa visibilité et son appropriation par ce public cible.
  • Les conférences territoriales des métiers. Ces instances réunissent localement des acteurs de l’éducation, de l’emploi et des entreprises pour analyser les besoins et prendre des engagements concrets. Dans certains territoires ruraux fragilisés, les conférences territoriales des métiers ont permis de déboucher sur des engagements concrets. À Sainte-Foy-la-Grande, par exemple, elles ont abouti à la création d’un Comité Local École-Entreprise (CLÉE) destiné à renforcer le lien entre le système éducatif et le tissu économique local. Ce type d’initiative illustre leur potentiel comme outil de mobilisation territoriale et d’expérimentation collective, même si leur impact reste encore à consolider et à évaluer à l’échelle régionale.

Les dispositifs régionaux en matière d’orientation témoignent d’une volonté affirmée de structuration et de coopération. Toutefois, leur appropriation et l’hétérogénéité des résultats demeurent contrastées selon les publics. Cette situation appelle à interroger plus finement l’action de la Région, notamment au regard de son rôle de soutien aux dispositifs existants et de la nécessaire clarification des publics visés du fait de la confusion persistante entre les différents publics concernés.

L’action de la Région : entre soutien aux dispositifs et confusion des publics

Au-delà des contraintes institutionnelles, sociales et informationnelles identifiées précédemment, l’analyse des auditions et du sondage auprès des lycéen·nes met en évidence la manière dont les dispositifs concrets d’orientation sont perçus et mobilisés. Leur diversité - réglementaire, institutionnelle, associative, privée - pourrait constituer une richesse. Mais en l’absence de coordination et de stratégie partagée, elle produit un paysage fragmenté, inégalement accessible et souvent illisible pour les familles.

Dans ce contexte, l’implication de la Région illustre la volonté d’apporter une réponse à la fois large et adaptée aux besoins, en cohérence avec sa compétence en matière d’orientation tout au long de la vie.

Cependant, la diversité des publics concernés, aux attentes et aux parcours différenciés, rend l’offre d’orientation parfois difficile à appréhender dans son ensemble. Par ailleurs, les auditions et les résultats du sondage mettent en évidence un certain nombre de limites structurelles :

▸ Les forums financés en partie par la Région sont conçus pour rassembler l’ensemble des publics (lycéen·nes, étudiant·es, adultes en reconversion). Cette logique d’orientation tout au long de la vie, pertinente sur le plan institutionnel, engendre sur le terrain une confusion des finalités : pour les lycéen·nes, il devient difficile de distinguer ce qui relève de l’information spécifique sur les formations post-bac, et ce qui relève de parcours de reconversion ou de formation continue.

▸ Cap Métiers reste marginal dans les pratiques des lycéen·nes : seuls 27 élèves sur 2 963 déclarent y avoir eu recours (sondage CESER, 2025). Ce chiffre interroge sur la visibilité réelle de l’outil auprès du public scolaire, alors même qu’il devrait constituer une vitrine importante de l’action régionale.

▸ Plusieurs auditions (proviseurs, associations, élèves) ont souligné que certains de ces salons, largement financés sur fonds publics, voient une présence massive d’écoles privées - écoles de commerce, d’informatique ou de design - qui disposent de moyens marketing importants pour occuper l’espace, au détriment de la visibilité des filières publiques. « On est submergés par les stands des écoles privées qui distribuent des goodies. Les élèves pensent que c’est ça l’enseignement supérieur. »138

Les jeunes expriment également un certain malaise. Lors d’un focus group, ils ont ainsi déclaré : « Quand on va aux salons, on a l’impression qu’il n’y a que des écoles privées. L’université, on doit la chercher. »

Ainsi, si le soutien de la Région constitue un levier essentiel pour garantir l’accès à des espaces d’information, l’organisation actuelle de ces forums contribuerait paradoxalement à accentuer les inégalités d’accès et à rendre l’offre publique moins lisible.

L’examen des dispositifs et pratiques d’orientation en Nouvelle-Aquitaine montre un paysage riche mais éclaté, où se juxtaposent les interventions de l’Éducation nationale, de la Région, des associations et d’acteurs privés. Cette diversité, qui pourrait constituer une force, se traduit trop souvent par une dispersion des efforts et une lisibilité réduite pour les élèves et leurs familles. Les forums régionaux, les actions de Cap Métiers ou encore la multiplication des salons illustrent cette tension : financés et animés par des acteurs publics, ils tendent parfois à brouiller la distinction entre l’orientation post-bac et l’orientation professionnelle tout au long de la vie, laissant place à une surreprésentation des écoles privées plus visibles que les filières publiques.

À ce stade, il apparaît que l’enjeu n’est pas seulement d’améliorer tel ou tel dispositif, mais de penser le système d’orientation dans son ensemble, en tenant compte des interactions entre acteurs, des effets d’autocensure, des contraintes territoriales et des logiques économiques. C’est ce que le CESER tente de mettre en lumière par l’approche systémique : l’orientation ne peut être comprise comme une succession de services ou d’outils, mais comme un écosystème complexe, traversé par des boucles de rétroaction, des effets de seuil et des dynamiques cumulatives.

Initiatives associatives et innovations territoriales : leviers d’expérimentation

Face à ces limites, de nombreuses initiatives locales et associatives tentent d’apporter des réponses aux lycéen·nes. Certaines ont été identifiées comme particulièrement inspirantes :

  • Cordées de la réussite, qui proposent du tutorat par des étudiant·es et des immersions dans l’enseignement supérieur. Leur efficacité est reconnue, mais elles restent limitées à certains établissements et filières.
  • Des territoires aux grandes écoles, association qui organise mentorat et ateliers pour briser l’autocensure en milieu rural139.
  • Pop Philosophia, qui met en place des ateliers parents-enfants et débats collectifs pour favoriser le dialogue intrafamilial autour de l’orientation140.
  • Des initiatives originales, comme l’utilisation d’une bande dessinée réalisée par des lycéens pour libérer la parole sur les représentations de l’orientation141.

Ces dispositifs, plébiscités par les jeunes, révèlent une soif d’approches plus concrètes, incarnées et participatives : « Quand des anciens du lycée viennent raconter leur parcours, ça change tout. On se dit que c’est possible. » (focus group CRJ, 5 juillet 2025). Mais leur diffusion reste hétérogène, dépendante d’un ancrage territorial ou du bénévolat, sans stratégie régionale de systématisation. Ce qui nourrit un paradoxe : les pratiques les plus innovantes et efficaces peinent à toucher les élèves les plus éloignés de l’information.

Les contraintes institutionnelles : manque de moyens humains, fragmentation des dispositifs

L’analyse des auditions menées par le CESER met en évidence un consensus clair : les difficultés de l’orientation en Nouvelle-Aquitaine ne tiennent pas uniquement aux représentations des élèves ou aux choix familiaux, mais à des contraintes structurelles et institutionnelles persistantes. Trois facteurs reviennent de manière récurrente : l’insuffisance de moyens humains, la surcharge de travail des acteurs existants et la fragmentation des dispositifs.

Espace d’accueil de la Cité de la jeunesse et des métiers du Bocage.
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Le premier point de tension concerne le manque de psychologues de l’Éducation nationale (PsyEN). Officiellement chargés d’accompagner les élèves dans la construction de leur parcours, leur mission d’orientation se trouve de plus en plus concurrencée par les sollicitations liées à la santé mentale. Comme l’a rappelé un responsable académique auditionné : « Nous avons aujourd’hui des PsyEN qui passent plus de la moitié de leur temps sur des situations de crise psychologique, et beaucoup moins sur l’orientation scolaire et professionnelle »142. Le nombre de postes ouverts ne permet pas de couvrir l’ensemble des établissements, particulièrement dans les zones rurales, ce qui creuse les inégalités d’accès à un conseil individualisé.

Le second pilier du système d’orientation repose sur les professeurs principaux, désignés comme acteurs pivots dans le suivi des élèves. Or, les auditions ont montré l’écart entre les attentes institutionnelles et les moyens réels. Bien que motivés, ces enseignant·es ne disposent ni du temps, ni de la formation spécifique nécessaire pour remplir pleinement cette mission. Comme le soulignait un professeur principal de Gironde : « On nous demande d’accompagner chaque élève dans un projet personnalisé, mais nous avons cinq classes et aucune heure dédiée. Cela devient mission impossible ».

Enfin, les dispositifs existants souffrent d’une forte fragmentation. Les Centres d’information et d’orientation (CIO), acteurs historiques, sont souvent invisibles pour les familles ou peu sollicités par les enseignant·es. Les dispositifs complémentaires - heures d’orientation, forums, Cordées de la réussite, ambassadeurs métiers - sont appréciés mais rarement coordonnés entre eux, ce qui limite leur efficacité globale. L’application des 54 heures d’orientation au lycée, pourtant inscrite dans les textes officiels, est emblématique de cette dispersion : dans de nombreux établissements, elles se réduisent à quelques activités collectives (visites de forums, interventions ponctuelles), sans véritable accompagnement individualisé.

Cette dispersion alimente une forme de « loterie territoriale » : certains lycées offrent un accompagnement dense, diversifié et personnalisé, tandis que d’autres se limitent à une mise en conformité minimale. Le constat dressé par un proviseur de Charente est sans appel : « Nous n’avons ni les ressources humaines, ni la coordination nécessaire. Résultat : l’orientation se résume à Parcoursup, et beaucoup de jeunes se sentent abandonnés »143.

En somme, les contraintes institutionnelles tiennent moins à un manque de dispositifs qu’à leur dispersion, sous-financement et pilotage insuffisant. Cette situation renforce les inégalités sociales et territoriales, puisque seuls les élèves issus de familles dotées de ressources culturelles ou financières suffisantes trouvent ailleurs (coachs privés, réseaux familiaux) ce que l’institution peine à garantir à tous.