4.2 L’information sur les parcours et Parcoursup : atouts et faiblesses
L’accès à une information claire et compréhensible constitue un premier seuil critique. Le sondage CESER montre que les lycéen·nes se fient principalement à leur famille et à Internet pour s’informer. Les conseillers d’orientation et PsyEN, pourtant compétents, sont peu sollicités, faute de visibilité ou de disponibilité. Cela se combine avec une orientation construite par défaut. La plateforme Parcoursup structure désormais les choix post‑bac, mais plusieurs proviseurs ont relevé un déficit d’accompagnement.
Cette situation entraîne un biais majeur : une information incomplète ou mal comprise, ainsi que les modifications dans les algorithmes de Parcoursup et les stratégies d’établissement conduisent à des choix précoces qui ferment des portes. Le choix des spécialités en seconde et en première illustre parfaitement ce mécanisme : sans explication précise des attendus des formations, de nombreux jeunes découvrent trop tard que leurs choix limitent leur accès à certaines filières sélectives.
L’information comme premier seuil décisif
Le déficit d’information claire et lisible sur les filières et leurs débouchés constitue un point d’entrée critique dans le système. Les auditions ont montré que les élèves, en particulier ceux issus de milieux modestes ou de zones rurales, peinent à comprendre l’offre de formation, souvent décrite comme « un catalogue indigeste. »130
Dans le sondage CESER, 63 % des élèves déclarent que leur entretien d’orientation n’a pas été utile et 60 % n’ont jamais rencontré de PsyEN. De nombreux jeunes expliquent que, faute d’information concrète, ils écartent certains vœux : « On n’ose pas demander des écoles qu’on ne connaît pas, parce qu’on ne sait pas comment ça marche » (Focus group CRJ, 23 juillet 2025).

Sur les 2 188 lycéen·nes ayant déclaré avoir eu un entretien individuel d’orientation, seul·es 611 estiment que celui-ci leur a été utile, soit moins d’un tiers des participants, soulignant ainsi la faible utilité perçue de ces entretiens. L’absence d’expériences immersives accentue ce seuil. Comme l’a souligné une doctorante en géographie sociale : « Sans confrontation à des modèles proches, beaucoup de lycéens projettent leurs limites avant même de tester leurs capacités ». Ce constat souligne un effet systémique : lorsque l’information disponible est lacunaire, les élèves tendent à se replier vers les formations les plus visibles - souvent locales et généralistes. Ce choix contraint contribue, en retour, à la sous-représentation des filières sélectives ou géographiquement éloignées. Leur moindre attractivité justifie ensuite leur faible présence dans les forums d’orientation ou dans les interventions en milieu scolaire, créant ainsi une boucle de rétroaction qui entretient et renforce les inégalités d’accès.
Utilité perçue des entretiens individuels d’orientation

Source : CESER Nouvelle-Aquitaine. (2024-2025). Sondage auprès des lycées de Nouvelle-Aquitaine (n = 2 963).
Les contraintes liées à l’information et à Parcoursup
La question de l’information et de la lisibilité des parcours s’avère décisive dans le processus d’orientation. Si Parcoursup, créé en 2018 pour remplacer l’Admission Post-Bac (APB), a permis de mettre fin au tirage au sort dans les filières en tension131 et d’améliorer la transparence des procédures, il reste perçu comme un dispositif anxiogène et complexe par une majorité d’élèves et de familles. Avant d’entrer dans l’analyse, il convient de rappeler que la présente contribution ne prétend pas épuiser le sujet de Parcoursup, qui constitue à lui seul un objet d’étude complexe. La plateforme concentre en effet une grande partie des débats publics sur l’orientation, l’équité territoriale et les inégalités sociales d’accès à l’enseignement supérieur. Le CESER a donc choisi d’en proposer ici une lecture ciblée, centrée sur les impacts spécifiques de l’accès à l’enseignement supérieur en Nouvelle‑Aquitaine, tout en soulignant que ce thème mériterait à l’avenir une étude approfondie à l’échelle régionale, mobilisant un diagnostic partagé avec les acteurs de terrain (universités, lycées, familles, étudiant·es, données régionales).
Le rapport des lycéen·nes à la plateforme Parcoursup, dans le sondage réalisé par le CESER, illustre également ce climat d’incertitude. Si la grande majorité en connaît l’existence et l’utilise, beaucoup soulignent sa complexité, son opacité et l’anxiété qu’elle génère. Une part importante des répondant·es déclarent avoir rencontré des difficultés lors de la formulation ou du suivi de leurs vœux. Plus encore, nombre d’entre elles et eux considèrent que Parcoursup accroît la pression sociale et renforce le sentiment que « l’erreur est interdite ». Les auditions menées avaient déjà relevé ce phénomène : « Parcoursup est ressenti comme une machine impersonnelle, où l’élève a peu de prise, et qui cristallise les inégalités selon l’accompagnement dont il bénéficie.132» Le sondage le confirme en montrant que seule une minorité d’élèves se sent véritablement accompagnée par leurs enseignant·es ou leurs familles dans l’utilisation de la plateforme.
Accompagnement des élèves pour l’utilisation de Parcoursup

Source : CESER Nouvelle-Aquitaine. (2024-2025). Sondage auprès des lycées de Nouvelle-Aquitaine (n = 2 963).
Conséquences psychologiques : manque de confiance, anxiété et peur de l’échec
Ces freins sociaux et familiaux se traduisent par un déficit de confiance en soi, renforcé par la pression sociale de « réussir sa vie » ou de « ne pas décevoir ». Plusieurs interventions ont souligné la forte anxiété générée par Parcoursup et par les concours. Le sentiment d’illégitimité reste très présent chez les élèves de milieux modestes, qui se considèrent comme des « intrus » dans certains parcours. Ces contraintes produisent des effets psychologiques durables. Le manque de confiance en soi est récurrent : de nombreux jeunes déclarent se sentir illégitimes à candidater dans des filières sélectives, même lorsqu’ils disposent d’excellents dossiers (focus group CRJ, 5 juillet 2025). La peur de l’échec est également omniprésente, renforcée par une perception négative de la réorientation, vécue comme un stigmate plutôt que comme une opportunité (focus group CRJ, 5 juillet 2025).
Enfin, le stress lié au processus d’orientation, et en particulier à Parcoursup, constitue une source d’anxiété majeure. L’incertitude des réponses, la complexité des procédures et l’absence d’accompagnement personnalisé sont fréquemment dénoncées par les élèves et leurs familles. Ce climat anxiogène se traduit par des choix de repli, privilégiant des formations locales et connues publiques ou privées, au détriment de l’exploration de nouveaux horizons.
Le constat est pourtant alarmant : seulement 36 % des étudiant·es parviennent à valider leur licence en trois ans, ce qui traduit un gâchis considérable de talents et un accompagnement insuffisant133.
Un outil global mais jugé opaque
Contrairement à une idée répandue, Parcoursup n’est pas un algorithme centralisé qui classe tous les candidat·es : chaque formation fixe ses propres critères et classe les dossiers, puis la plateforme fait correspondre les vœux et ces classements, dans le respect des quotas légaux (boursiers, baccalauréats technologiques et professionnels, candidats locaux). Cette architecture décentralisée accroît cependant le sentiment d’opacité : les lycéen·nes et leurs familles dénoncent un manque de lisibilité des critères et une difficulté à comprendre les attendus de chaque formation. Les auditions régionales ont souligné que cette opacité nourrit l’anxiété, l’impression d’injustice, et ne permet pas de lever les freins économiques et sociaux réels ou supposés, où le jeune renonce avant même de constituer un dossier parce que le système semble impraticable.
Une source d’angoisse majeure
Les conditions d’étude et d’évaluation continue liées à la réforme du bac, ainsi que la procédure d’orientation et les critères de sélection exacerbés de Parcoursup seraient facteurs d’une perte de confiance et de la détérioration de la volonté à poursuivre des études pour certains élèves parmi les plus fragiles.
De nombreux témoignages font état d’un stress plus fort lié à Parcoursup qu’au baccalauréat lui-même. L’attente des réponses, parfois très longue, les listes d’attente mouvantes et le volume considérable de l’offre (plus de 24 000 formations recensées en 2025) alimentent cette angoisse. Pour les jeunes interrogés lors du focus group régional, « l’impression de ne rien contrôler » et « le sentiment d’être évalué sans savoir sur quoi » reviennent comme motifs d’angoisse.
Un révélateur d’inégalités sociales et territoriales
La plateforme met en lumière, sans les corriger, les écarts sociaux et territoriaux. Les élèves ruraux ou issus de milieux modestes déclarent renoncer à certaines filières sélectives, jugées trop éloignées géographiquement ou financièrement. Les quotas de proximité introduits dans certaines filières ne suffisent pas à compenser ces déséquilibres. Le renoncement, renforcé par la méconnaissance des attendus et par le manque d’accompagnement personnalisé, demeure un phénomène massif.
L’offre de formation en Nouvelle‑Aquitaine : une répartition contrastée mais proche de la moyenne nationale
En Nouvelle-Aquitaine, l’offre de formation proposée sur Parcoursup reflète globalement la moyenne nationale, tout en présentant certaines spécificités. Hors apprentissage, la part des formations courtes professionnalisantes (BTS, BUT) est légèrement plus élevée que la moyenne française : 42 % contre 40 % (Comité éthique et scientifique Parcoursup, 2024). Ce surpoids illustre le rôle important joué par ces formations dans l’équilibre territorial régional, en particulier dans les bassins d’emploi intermédiaires ou ruraux, où elles constituent souvent la première voie d’accès à l’enseignement supérieur.
Concernant l’apprentissage, la Nouvelle‑Aquitaine suit la tendance nationale : 59 % des places de BTS sont proposées en alternance, signe de la montée en puissance de celle-ci dans les parcours post-bac. Cette part croissante, si elle répond à une demande des entreprises et des jeunes en quête d’insertion rapide, pose toutefois la question de l’articulation avec les formations plus générales et de l’accompagnement pédagogique nécessaire pour éviter les ruptures de parcours.
Des résultats contrastés pour les néo-bachelier·ères néo-aquitain·es
Les données sur les admissions 2019-2024 confirment la position intermédiaire de la région : les néo-bachelières et néo-bacheliers de Nouvelle-Aquitaine sont plus souvent admis·es que celles et ceux d’Île-de-France ou de Provence‑Alpes-Côte d’Azur, mais moins que celles et ceux de Bretagne, région comparable par sa structure sociale et géographique (Comité éthique et scientifique Parcoursup, 2024). Ce différentiel provient en partie d’un plus grand nombre de jeunes quittant la plateforme avec une proposition acceptée, sans attendre la totalité du processus, ce qui traduit un pragmatisme mais aussi parfois un renoncement face aux filières sélectives.
Un double paradoxe régional
La Nouvelle-Aquitaine illustre ainsi deux paradoxes :
1. Une offre quantitativement solide, mais qui reste marquée par une orientation forte vers les formations courtes, perçues comme plus accessibles mais parfois moins valorisées socialement. La phase de diagnostic de l’offre présentée en première partie du rapport met en évidence que la région compte six universités, réparties sur un territoire étendu, mais dont l’offre de formation demeure très contrastée en termes de volume.
2. Des taux d’admission relativement favorables, qui ne suffisent pas à gommer les inégalités sociales et territoriales d’accès, particulièrement pour les jeunes ruraux ou issus de familles modestes, souvent contraints de renoncer à certaines mobilités ou de privilégier des choix de proximité parfois dans l’enseignement privé.
Une concurrence accrue avec le coaching privé
La complexité de Parcoursup profite aussi à des acteurs privés de l’orientation et de l’enseignement. Les écoles hors contrat ou les coachs privés exploitent l’angoisse des familles en promettant des réponses rapides, une meilleure préparation des dossiers ou une admission quasi assurée, accentuant ainsi les inégalités (CESER Nouvelle-Aquitaine).
Les récentes évolutions : vers plus de lisibilité ?
Les évolutions prévues en 2025 introduisent des améliorations notables : chaque formation doit désormais afficher une « carte d’identité » précisant son statut (public, privé sous contrat ou hors contrat), son caractère sélectif, sa capacité d’accueil, ainsi que des données consolidées sur les taux d’accès et d’insertion professionnelle. Plus de 19 000 rapports d’analyse des candidatures de l’année précédente sont rendus publics afin d’offrir davantage de repères aux candidat·es (Parcoursup, 2024). Cette démarche vise à répondre aux critiques récurrentes en renforçant la transparence et l’égalité d’accès à l’information.
Le sondage mené par le CESER auprès de 2 963 lycéen·nes de Nouvelle-Aquitaine illustre clairement cette perception contrastée de Parcoursup : entre défiance, incompréhension et stress, la plateforme apparaît à la fois comme un outil incontournable et comme un facteur d’inégalités renforcées.
Utilisation de la plateforme Parcoursup

Source : CESER Nouvelle-Aquitaine. (2024-2025). Sondage auprès des lycées de Nouvelle-Aquitaine (n = 2 963).
Orientation contrainte : des temporalités qui figent les trajectoires
Les moments clés du parcours scolaire - choix des spécialités, formulation des vœux Parcoursup, réponses de la plateforme - fonctionnent comme des seuils institutionnels. Mal préparés, ces passages deviennent des points de non-retour.
- Un choix de spécialités mal anticipé ferme l’accès à certaines filières sélectives.
- La phase de réponses sur Parcoursup, avec son système de listes d’attente et ses délais prolongés, est vécue comme une épreuve anxiogène, accentuant le sentiment d’injustice ou de déclassement.
- Les jeunes qui n’obtiennent pas de proposition ferme, ou qui ne comprennent pas le fonctionnement des réponses conditionnelles, finissent par accepter des choix par défaut, voire par décrocher.
Ces temporalités, vécues comme rigides et contraignantes, renforcent les boucles de rétroaction : un manque initial d’information limite l’accompagnement possible, ce qui conduit à une orientation contrainte.
La multiplicité des dispositifs et des pratiques d’orientation en Nouvelle-Aquitaine, bien qu’elle témoigne d’un réel dynamisme des acteurs, met en lumière une difficulté structurelle : celle de l’articulation et de la lisibilité globale du système. Les élèves comme leurs familles sont confrontés à une offre d’initiatives foisonnante mais souvent dispersée, hétérogène dans sa mise en œuvre et parfois redondante. Ce constat, partagé au cours des auditions et des focus groups, révèle que la question de l’orientation ne se limite pas à la création de nouveaux outils ou à la multiplication des actions. Elle exige une vision intégrée, une gouvernance claire et un suivi rigoureux des effets produits.
C’est précisément ce que le CESER a choisi d’explorer dans une perspective systémique, en s’intéressant à la lisibilité des parcours, à la coordination des acteurs et à la mise en place d’un pilotage territorial de l’orientation.
L’orientation contrainte par les temporalités institutionnelles
Comme exposé dans la première partie du rapport, la réforme du baccalauréat et Parcoursup ont contribué à renforcer le rôle des choix précoces ainsi que l’importance des délais de décision. Les élèves doivent sélectionner leurs spécialités dès la première, souvent sans mesurer l’impact sur leurs possibilités post-bac134. Les témoignages du CRJ illustrent cette contrainte : « J’ai pris maths en première, mais pas en terminale. Après, je me suis rendu compte que ça bloquait pour des écoles d’ingénieur. Trop tard » (CRJ, 5 juillet 2025). Parcoursup, perçu comme opaque, génère aussi une anxiété prolongée : les délais de réponse créent un climat d’incertitude, favorisant les stratégies défensives : « On n’ose pas mettre des vœux ambitieux, de peur de se retrouver sans rien » (CRJ, 5 juillet 2025). Sur le plan systémique, les temporalités institutionnelles exercent un effet structurant qui tend à figer les trajectoires des élèves. Les choix effectués très tôt - qu’il s’agisse des spécialités au lycée ou des premiers vœux sur Parcoursup - se révèlent souvent irréversibles. Ils contribuent à enfermer les jeunes dans un sentiment de déterminisme scolaire, où l’avenir apparaît joué dès les premières décisions.