» Partie 4 : L’orientation : clé de voute de l’accès et de la réussite dans l’enseignement supérieur

4.3 Le parcours d’orientation : dimension psychosociologique prégnante

Les freins psychologiques constituent souvent la première barrière à franchir. Comme l’a rappelé une proviseure lors de l’audition du 19 avril 2025, « l’autocensure fonctionne comme une prison invisible : les jeunes n’osent pas candidater dans des filières ambitieuses, non parce qu’ils en sont incapables, mais parce qu’ils pensent ne pas en être dignes ». Les données du sondage confirment ce diagnostic : près de la moitié des élèves interrogés déclarent avoir renoncé à formuler un vœu par peur de l’échec ou de la sélection. Le sondage et le focus group ont éclairé le CESER sur les attentes et les motivations. Une majorité des élèves interrogés déclare avoir un projet professionnel en tête, souvent lié à des métiers concrets (santé, enseignement, numérique), et voit dans la poursuite d’études supérieures un moyen d’accéder à de meilleures perspectives d’emploi et de sécuriser leur avenir. Néanmoins, ce projet reste fragile pour une part importante d’entre eux : de nombreux jeunes envisagent encore leur orientation « par défaut », ou sous l’influence de leurs familles et enseignant·es, plutôt que comme un choix pleinement éclairé.

Le mentorat et le parrainage apparaissent comme pertinents, comme dans l’expérience de l’association Des territoires aux grandes écoles qui a montré que la mise en relation de lycéen·nes avec des étudiant·es ou jeunes diplômé·es issu·es de parcours similaires pouvait lever en partie cette autocensure. De même, la valorisation des parcours non linéaires - réorientations, année de césure, passerelles - apparaît décisive pour redonner confiance et briser l’idée qu’un choix malheureux en terminale condamnerait définitivement une trajectoire.

Un autre frein tient au poids des familles. Le manque de soutien familial est également un frein important. Certain·es étudiant·es n’ont pas le soutien nécessaire de leur famille pour poursuivre des études supérieures, en raison soit d’un manque d’information, soit d’une pression à entrer rapidement dans le marché du travail. Ce manque de soutien peut réduire la motivation des jeunes à envisager des études longues. En outre, l’incertitude face à l’avenir, liée à la question de l’employabilité post-diplôme ou à la difficulté d’intégrer le marché du travail, peut renforcer ces freins et rendre les étudiant·es réticent·es à poursuivre des études135.

Les auditions ont montré que les décisions d’orientation dépendent fortement du consentement des parents à financer la mobilité. Certains préfèrent que leurs enfants restent proches du foyer, quitte à renoncer à des filières correspondant mieux à leurs aspirations. Pour y remédier, la commission propose d’organiser des rencontres régulières parents-élèves, dès le collège, afin d’impliquer les familles dans le processus d’orientation. Les initiatives de type ateliers parents-enfants (comme ceux expérimentés par Pop Philosophia) pourraient être étendues à l’échelle régionale.

Enfin, les stéréotypes de genre pèsent encore lourdement. Le focus group du CRJ a révélé que les filles continuent de se détourner des filières scientifiques, tandis que certains garçons évitent les formations sociales ou paramédicales jugées « féminisées ».

Contraintes différenciées selon les contextes sociaux et territoriaux

L’analyse des auditions, du sondage mené par le CESER et des travaux académiques converge vers un constat clair : l’orientation scolaire n’est pas un processus uniforme. Elle est profondément conditionnée par l’origine sociale des élèves, leur environnement territorial, et les ressources matérielles, culturelles et symboliques dont disposent leurs familles. Ces facteurs façonnent non seulement l’accès à l’information, mais aussi la capacité à l’interpréter, à se projeter et à oser formuler des choix ambitieux.

En Nouvelle-Aquitaine, ce constat prend une acuité particulière. Les auditions menées par le CESER l’ont rappelé à plusieurs reprises : la complexité des dispositifs, l’opacité de certaines procédures et la fragmentation des acteurs contribuent à nourrir un sentiment de désorientation, parfois même avant le passage en terminale. Comme l’a exprimé un proviseur charentais : « L’autocensure commence très tôt, dès la seconde, au moment du choix des spécialités, et se poursuit lors de la formulation des vœux Parcoursup, où la peur du coût et de l’éloignement bride les ambitions. ». L’orientation agit ainsi comme un révélateur des inégalités sociales et territoriales. Dans les zones rurales, où l’accès à l’information est souvent moins diversifié et où les perspectives d’études supérieures sont perçues comme plus coûteuses, les ambitions s’ajustent « par le bas ». Les auditions du Conseil régional des jeunes ont montré que beaucoup d’élèves issus de familles modestes limitent leurs vœux à des formations locales, parfois en décalage avec leurs aspirations réelles.

Cette dualité illustre bien que l’orientation n’est pas qu’une affaire de choix individuels : elle est le produit d’interactions entre le système éducatif, le contexte familial et les conditions territoriales. Comme l’a résumé un représentant associatif entendu en audition : « L’orientation ne devrait pas être un filtre social, mais un tremplin. Or aujourd’hui, elle reste trop souvent vécue comme un labyrinthe ».

Dans les milieux urbains favorisés, l’orientation est souvent vécue comme un parcours balisé, jalonné d’informations multiples, de réseaux familiaux ou amicaux, et d’un accès facilité à des services d’accompagnement, qu’ils soient publics ou privés. Les familles disposent d’un capital culturel et relationnel qui leur permet de décoder les logiques institutionnelles et d’accompagner activement leurs enfants. À l’inverse, dans les territoires ruraux ou périurbains, marqués par l’éloignement des centres universitaires et la rareté des CIO, les jeunes se trouvent souvent livrés à des choix plus contraints. Le sondage CESER (2025) montre par exemple que 48 % des lycéen·nes des zones rurales déclarent manquer d’informations fiables sur les parcours post-bac, contre 29 % dans les zones urbaines.

Le focus group auprès du Conseil régional des jeunes (CRJ, 5 juillet 2025) a apporté un éclairage complémentaire : plusieurs jeunes ont exprimé leur sentiment d’« avancer à l’aveugle » face à Parcoursup, faute d’accompagnement individualisé. L’un d’eux confiait : « Je n’ai jamais rencontré de PsyEN au lycée, et les heures d’orientation, c’était surtout des forums où on ne savait pas trop quoi chercher ». Ce type de témoignage illustre la manière dont les dispositifs, pourtant pensés comme universels, se traduisent en pratiques très inégales selon les établissements et les contextes territoriaux.

Étudiants en train d’écrire pendant un examen.
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La dimension sociale pèse également lourdement. Les familles issues des classes populaires, souvent éloignées de l’enseignement supérieur par leur propre trajectoire scolaire, se sentent moins armées pour accompagner leurs enfants. Cette réalité, abondamment documentée par la sociologie de l’éducation (Duru-Bellat, 2002 ; Dubet, 2010), se traduit dans la région par des phénomènes d’autocensure précoces : ne pas candidater à certaines formations jugées « trop sélectives » ou « trop éloignées », par crainte d’échouer ou de peser financièrement sur la famille. Comme l’a souligné un proviseur auditionné en Charente : « Beaucoup d’élèves n’osent même pas poser de vœux pour les grandes écoles ou les universités éloignées. Ce n’est pas un refus, c’est une anticipation de l’échec ou du coût »136.

Les contraintes sociales et psychologiques : autocensure, poids familial, stéréotypes

Les auditions ont largement mis en évidence que les obstacles à l’orientation ne sont pas uniquement liés au manque d’information ou aux lacunes institutionnelles. Ils trouvent également leurs racines dans des freins sociaux, psychologiques et culturels qui affectent directement la perception qu’ont les jeunes et leurs familles de leurs propres capacités et de leurs opportunités.

L’autocensure et la reproduction sociale

L’autocensure reste l’un des freins les plus puissants dans l’accès aux filières sélectives ou prestigieuses. Comme l’a rappelé Daniel Truong-Loï, enseignant en classes préparatoires et vice-président de l’association Philosophia, les inégalités se reproduisent dès le collège et s’accentuent dans l’enseignement supérieur : « La question, c’est qu’est-ce qu’on fait pour véritablement réaliser l’égalité des chances, ce pacte républicain qui consiste à donner toutes ses chances à toute la jeunesse et pas qu’à quelques-uns ? ».

Cette autocensure touche particulièrement les jeunes issus de milieux modestes ou de territoires ruraux. Ils s’interdisent souvent d’envisager certaines filières, même lorsqu’ils ont les capacités scolaires pour y réussir. Le manque de modèles de réussite dans leur environnement immédiat, l’absence d’information sur les dispositifs existants et la peur de l’échec alimentent cette dynamique.

Le dispositif CléSup, présenté par Daniel Truong-Loï, illustre une tentative de réponse à ce phénomène : il vise à redonner confiance aux élèves, en leur transmettant des méthodes de travail, en travaillant leur projet d’orientation et en les aidant à dépasser la peur de l’échec.

De même, une proviseure d’Angoulême a souligné la complexité institutionnelle : « À force, on ne sait même plus qui est compétent sur cette question » (proviseur, avril 2025). Ces constats traduisent un manque de lisibilité des dispositifs et un temps consacré à l’orientation jugé insuffisant dans les lycées, en particulier en terminale.

Ces contraintes se cumulent avec les réalités territoriales. Ainsi, les lycéen·nes de Creuse, de Corrèze ou du Lot-et-Garonne doivent composer avec une offre locale réduite, des déplacements longs et coûteux, et des dispositifs d’accompagnement moins visibles. Les chiffres de la DATAR (2025) indiquent que 40 % des lycéens de Nouvelle-Aquitaine résident à plus de 45 minutes d’un site universitaire, contre 27 % au niveau national. Cette sur-représentation de la ruralité se répercute directement sur les stratégies d’orientation : là où l’accès physique à l’offre est limité, les ambitions sont ajustées en conséquence, souvent à la baisse.

Enfin, le sentiment d’injustice exprimé par les jeunes lors des focus groups illustre bien cette double fracture, sociale et territoriale. Pour certains, les dispositifs régionaux (campus connectés, ambassadeurs métiers) apparaissent comme des ressources précieuses mais encore trop méconnues. Pour d’autres, la comparaison avec les grandes métropoles génère un sentiment de décrochage : « À Bordeaux, ils ont toutes les infos, tous les salons, toutes les formations. Nous, à 1h30 de route, on a juste un CIO ouvert deux jours par semaine » (CRJ, 5 juillet 2025).

Ainsi, loin d’être un processus homogène, l’orientation révèle les inégalités profondes du territoire néo-aquitain. Elle met en évidence les effets de seuil : au-delà d’une certaine distance, d’un certain coût ou d’un certain manque d’information, les jeunes ne se projettent plus, renoncent ou ajustent leurs ambitions. Ces contraintes différenciées constituent le socle sur lequel s’installent ensuite les autres déterminants - psychologiques, institutionnels ou économiques - qui façonnent les choix d’orientation et, in fine, l’accès à l’enseignement supérieur.

Le rôle de la famille : soutien, frein et pression

Le rôle de la famille est apparu central dans les parcours d’orientation. Comme l’a souligné Soumia El Yousfi, conseillère du CESER et mère engagée, l’école ne peut pas compenser seule l’absence d’un environnement éducatif structuré. Son témoignage a mis en lumière l’importance du dialogue intrafamilial et de l’investissement parental : « J’ai compris que l’école seule ne pouvait pas être garante de l’ascension sociale de mes enfants. J’ai donc pris l’initiative de les accompagner activement en leur apprenant à apprendre et en sollicitant des dispositifs comme CléSup ou les Cordées de la réussite. »

Cependant, de nombreux parents, faute d’information ou de capital culturel, peinent à accompagner efficacement leurs enfants. L’autocensure ne touche pas seulement les élèves, mais aussi les parents qui limitent parfois les ambitions de leurs enfants par crainte de l’échec ou des coûts financiers.

Dans ce cadre, des dispositifs comme Pop Philosophia se distinguent par leur originalité : en proposant des ateliers destinés non seulement aux élèves mais aussi aux parents, ils visent à renforcer leur capacité à guider et soutenir leurs enfants.

Les stéréotypes de genre et d’origine

Les auditions ont également révélé le poids persistant des stéréotypes. Daniel Truong-Loï a rappelé qu’il existe trois blocages majeurs dans l’accès à l’enseignement supérieur : le blocage social, territorial et de genre. Les filles restent sous-représentées dans les filières scientifiques et techniques, et d’autres filières sont perçues comme réservées aux garçons.

Ces stéréotypes ne sont pas seulement véhiculés par les familles mais aussi, parfois, par les enseignants. De plus, certains jeunes issus de quartiers populaires ou de zones rurales subissent des assignations implicites : leurs candidatures peuvent être perçues comme illégitimes, alimentant un sentiment d’exclusion et de non-appartenance.

Dans certains cas, les stéréotypes familiaux jouent un rôle limitant : les parents, dans une logique de sécurité ou de prudence, privilégient des parcours jugés « sûrs », comme les BTS locaux, au détriment des aspirations profondes de leurs enfants (audition université de Bordeaux, 9 avril 2025). La pression sociale et symbolique pèse également fortement : l’injonction à « ne pas rater sa vie » ou à « ne pas décevoir » est particulièrement présente dans certaines familles issues de l’immigration ou de milieux populaires (focus group CRJ, 5 juillet 2025).

Étudiants dans un amphithéâtre, une main levée.
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Les pistes d’action : dépasser l’autocensure et valoriser la diversité

Les interventions ont permis de découvrir plusieurs exemples de bonnes pratiques et leviers d’action :

Territoire /
Acteurs impliqués

Initiative

Résultats observés

Référence

Bordeaux – Rectorat & associations de parents

Mise en place d’ateliers collectifs et de séances de coaching parental pour mieux impliquer les familles dans les parcours éducatifs.

Participation accrue des familles, amélioration de la communication école/ parents.

Rectorat de Bordeaux, audition 2025

Limoges – Université & réseaux associatifs

Programme de mentorat et de parrainage par d’ancien·nes étudiant·es issu·es de milieux variés.

Valorisation de la diversité des parcours, hausse de la confiance et de l’ambition des étudiant·es accompagné·es.

Université de Limoges, audition 2025

Poitiers – Rectorat & établissements scolaires

Campagnes de sensibilisation pour lutter contre les stéréotypes de genre, d’origine et de territoire auprès d’enseignants, parents et élèves.

Meilleure orientation des filles vers les filières scientifiques et techniques, réduction des biais dans les choix d’études.

Rectorat de Poitiers, audition 2025

Pau - Université de Pau & associations étudiantes

Renforcement du soutien psychologique avec la création de cellules d’écoute et d’accompagnement aux périodes de doute ou d’échec.

Baisse des abandons précoces, amélioration du bien-être étudiant.

UPPA, audition 2025

La Rochelle – Université & collectivités locales

Lancement de dispositifs innovants (ateliers contre l’autocensure, accompagnement individualisé, expérimentation de parcours fluides).

Réduction de l’autocensure, diversification des choix d’orientation, amélioration de la réussite en licence.

Université de La Rochelle, audition 2025