» Partie 3 : Le maillage territorial comme condition d’un accès équitable

3.1 L’influence de l’offre d’enseignement sur l’accès à l’enseignement supérieur en Nouvelle-Aquitaine

En Nouvelle-Aquitaine, l’offre ne se limite pas aux seules universités publiques : elle englobe notamment les écoles d’ingénieurs, les IUT, les écoles normales supérieures, les écoles de commerce, les établissements de santé et les instituts spécialisés, qu’ils soient publics ou privés, les lycées, etc. Ces structures forment un paysage dense mais contrasté, où coexistent des pôles universitaires historiques, des antennes territoriales et une offre privée dynamique, souvent concentrée dans les grandes agglomérations.

Pour appréhender pleinement l’impact de cette offre sur l’accès à l’enseignement supérieur, il a été jugé essentiel d’auditionner l’ensemble des pôles universitaires historiques : Poitiers, Bordeaux, Limoges, La Rochelle et Pau. Ces pôles représentent la colonne vertébrale du dispositif régional, chacun ayant évolué selon une histoire académique propre et une logique de spécialisation thématique ou territoriale. Bordeaux, université impériale dès le XIXᵉ siècle, a développé un modèle pluridisciplinaire et un réseau d’écoles d’ingénieurs de premier plan ; Poitiers, plus ancienne université de France après Paris, a longtemps été un centre majeur des humanités et des sciences du droit ; Limoges, ancré dans l’histoire industrielle de la céramique et des matériaux, a su développer des compétences reconnues dans ces domaines ; Pau et les Pays de l’Adour se sont spécialisés dans l’énergie et les géosciences, en lien avec l’industrie locale ; La Rochelle, enfin, a émergé dans les années 1990 avec une orientation marquée vers les sciences environnementales et le numérique.

Ces auditions ont permis de comprendre non seulement l’offre académique actuelle mais aussi les trajectoires historiques qui l’ont façonnée et les défis contemporains liés à son élargissement, à sa mise en réseau avec l’offre privée et à son articulation avec les besoins économiques et sociaux des territoires. L’objectif est de saisir comment cette architecture, forgée par l’histoire et aujourd’hui soumise à de nouvelles tensions (mobilité étudiante, concurrence du privé, spécialisation des sites), influence directement l’accès des néo-bacheliers aux études supérieures mais aussi la capacité de la région à retenir ses talents.

La question de l’offre de formation supérieure dépasse le simple inventaire des établissements et des filières : elle engage des choix d’aménagement du territoire, des politiques publiques d’investissement et une vision de l’équilibre entre secteurs public et privé. En Nouvelle-Aquitaine, la coexistence d’une offre publique historiquement structurée et d’un ensemble d’établissements privés en croissance modifie profondément la dynamique d’accès à l’enseignement supérieur.

Les auditions menées ont révélé que cette dualité n’est pas neutre socialement : la localisation et le coût des établissements privés peuvent constituer un frein pour certains jeunes, tandis que l’insuffisance locale de filières publiques spécialisées conduit parfois à orienter des étudiant·es vers des solutions privées plus onéreuses ou vers un départ hors région. En région Nouvelle-Aquitaine, les néo-bacheliers et néo-bachelières représentent chaque année plusieurs dizaines de milliers de jeunes confrontés à un choix déterminant : poursuivre des études dans leur environnement proche, accepter une mobilité géographique parfois coûteuse ou renoncer à un projet jugé trop difficile d’accès. La répartition et la nature de l’offre de formation supérieure jouent ici un rôle décisif. Si la région dispose de pôles d’excellence universitaire et de plusieurs écoles d’ingénieurs reconnues, la concentration des établissements dans quelques grandes métropoles, la spécialisation parfois étroite de certaines filières locales et la relative rareté d’offres longues ou sélectives dans les villes moyennes contribuent à créer des situations d’inégalités d’accès. Ces inégalités sont par ailleurs renforcées par d’autres déterminants - sociaux, économiques, culturels - qui conditionnent la capacité des jeunes à envisager une mobilité ou à se projeter dans des cursus exigeants. Ces effets différenciés mis en évidence, ils confirment l’importance de l’offre de formation comme facteur structurant du parcours post‑bac des néo‑bachelier·ères. Enfin sur les 2 936 lycéen·nes sondé·es, 875 déclarent bien ou très bien connaître l’offre d’enseignement supérieur, révélant un manque global d’information sur les possibilités d’orientation post-bac.

Connaissance des offres d’enseignement supérieur disponibles

Graphique : connaissance de l’offre de formation par les jeunes.
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Source : CESER Nouvelle-Aquitaine. (2024-2025).
Sondage auprès des lycées de Nouvelle-Aquitaine (n = 2 963).

Une offre universitaire régionalement structurée mais concentrée77

L’offre de formation supérieure constitue un déterminant majeur de l’accès à l’enseignement supérieur. Dans une région aussi vaste, la question de l’offre prend une dimension particulière. Le territoire, composé de zones urbaines très attractives comme Bordeaux, mais aussi d’étendues rurales et de villes moyennes à l’offre limitée, crée des disparités qui influencent directement la capacité des néo-bacheliers à poursuivre des études supérieures. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) relève des écarts d’accès à l’enseignement supérieur selon l’origine géographique : « 28 % des jeunes ruraux accèdent à l’enseignement supérieur contre 37 % des jeunes urbains […] 33 % des jeunes ruraux ont renoncé à un emploi ou une formation » (2025, p. 84)78.

Pour de nombreux jeunes, la proximité géographique des établissements conditionne la possibilité même de s’engager dans un parcours universitaire ou de formation d’enseignement supérieur ambitieux. La Nouvelle-Aquitaine dispose d’un maillage universitaire composé de cinq pôles principaux : Bordeaux (Université de Bordeaux et Bordeaux Montaigne), Poitiers, Limoges, Pau et La Rochelle. Ces universités publiques assurent une mission de service public essentielle : accueillir largement les néo‑bacheliers, proposer des filières généralistes et professionnalisantes et garantir une accessibilité financière avec des droits d’inscription parmi les plus bas d’Europe.

L’Université de Bordeaux joue un rôle structurant en Nouvelle-Aquitaine. Elle dispose d’un réseau de sites (Agen, Périgueux, Dax, Bayonne, Mont‑de-Marsan) permettant un certain maillage territorial. Son président, Dean Lewis, a insisté sur « la mission de service public et l’importance de maintenir des sites de proximité comme Agen ou Périgueux, même lorsque leur viabilité économique est mise en question ». L’université met en avant des filières généralistes de premier cycle (droit, biologie, économie), mais peine à développer des formations spécialisées localement, notamment dans des secteurs comme la santé ou certaines sciences appliquées.

Cette observation met en évidence que la localisation géographique des jeunes et leur environnement socio-économique peuvent influencer la poursuite d’études ou l’accès à l’emploi, certains renonçant à des opportunités en raison de contraintes spécifiques, notamment la mobilité ou l’offre locale de formation.

Les auditions menées ont permis de confirmer que l’influence de l’offre de formation dépasse largement la seule carte des établissements. Elle interagit avec les trajectoires sociales des jeunes, leurs représentations de l’enseignement supérieur, leur rapport à la mobilité et la capacité du système éducatif à les accompagner dans leurs choix. Ce constat souligne un problème structurel : l’information et l’orientation ne suffisent pas à corriger l’effet des inégalités territoriales lorsque l’offre elle-même est concentrée ou difficilement accessible.

Dans des villes comme Agen, Angoulême, Brive, Niort ou Dax, l’offre se limite principalement à des sections de techniciens supérieurs, des IUT et quelques licences professionnelles79. Ces formations répondent certes à des besoins économiques locaux mais elles ne permettent pas toujours de couvrir les aspirations des étudiant·es qui souhaitent s’engager dans des cursus longs ou dans des filières sélectives. Comme l’a souligné un chef d’établissement : « Certains jeunes se censurent d’eux-mêmes. Ils choisissent le BTS d’à côté parce que c’est rassurant, alors qu’ils auraient pu tenter une prépa ou une école spécialisée ».

Les écoles d’ingénieurs illustrent parfaitement cette concentration. Bordeaux accueille des établissements de référence, Poitiers et Limoges disposent chacun d’une école publique, mais certaines zones industrielles en reconversion, comme le sud des Deux Sèvres ou la Corrèze, dépendent d’écoles privées parfois onéreuses et de qualité inégale (Liste Écoles Ingénieurs NA, 2025). L’absence de maillage fin en matière de formations technologiques avancées renforce la nécessité de quitter le territoire pour les étudiants ambitieux.

Université de Poitiers

Fondée en 1431, l’Université de Poitiers a accueilli 31 473 étudiant·es en 2023. Implantée sur plusieurs sites, notamment à Angoulême, Niort et Châtellerault, elle a fait de l’adaptation de son offre de formation aux besoins économiques et sociaux des territoires un axe stratégique prioritaire.

Selon la vice-présidente déléguée, « les antennes sont attractives lorsqu’elles développent une offre adaptée aux spécificités territoriales », comme à Niort, où une filière dédiée à la gestion des risques a été créée en lien direct avec le secteur de l’assurance. Elle souligne toutefois que « la création de nouvelles formations reste un processus long, nécessitant plusieurs années de concertation et d’accréditation ».

L’université maintient une forte orientation territoriale, avec une politique volontariste visant à répondre aux besoins locaux tout en garantissant l’accès aux formations pour les jeunes du territoire. Ainsi, le taux d’étudiant·es hors secteur est volontairement maintenu bas, notamment dans des filières très demandées comme psychologie ou STAPS, afin de favoriser l’accès des publics locaux et de compenser l’inertie du premier cycle.

Ce travail s’inscrit dans une coopération étroite avec le rectorat et les lycées, notamment à travers le dispositif CODA80, et dans une vision de la « réussite plurielle » : offrir aux étudiant·es non seulement des conditions d’études décentes, mais aussi un accès à la culture, au sport et à l’épanouissement social.

L’Université de Poitiers se distingue également par plusieurs initiatives pionnières : ouverture d’un cabinet dentaire universitaire, création d’un guichet social unique, ou encore mise à disposition de 190 créneaux gratuits de sport pour les étudiant·es.

Université de Bordeaux Montaigne

Spécialisée dans les humanités, les langues, les arts et les sciences sociales, elle joue un rôle essentiel dans la formation aux disciplines de culture générale et dans la préservation de savoirs rares, tout en revendiquant une valeur d’ouverture à l’altérité. Elle accueille près de 17 000 étudiant·es, avec une part importante de boursiers (environ 50 % en première année), ce qui témoigne de sa mission d’ouverture sociale. Son président souligne « la difficulté à rivaliser avec certaines offres privées à forte dimension professionnelle ».

L’établissement est confronté à un taux d’abandon en première année supérieur à 40 %, révélateur des difficultés d’adaptation des étudiant·es à des filières non sélectives parfois perçues comme éloignées des débouchés immédiats. Bordeaux Montaigne insiste également sur l’importance de renforcer la lisibilité de son offre de formation et d’améliorer la préparation des lycéen·nes à l’entrée dans l’enseignement supérieur, notamment par une meilleure articulation entre le secondaire et l’université.

L’université mène en ce sens un travail de proximité avec les établissements scolaires à travers des actions d’information, d’immersion et d’orientation, tout en poursuivant ses efforts pour valoriser ses formations dans un contexte de concurrence accrue du secteur privé et d’évolutions rapides des attentes socioprofessionnelles.

Université de Bordeaux – Campus de Talence

Fondée en 1441 et reconstituée en 2014, l’Université de Bordeaux est aujourd’hui la troisième plus grande université de France et la deuxième en termes de poids régional, avec environ 52 000 étudiant·es, plus de 6 100 personnels (dont environ 3 260 enseignants-chercheurs) et un budget de 570 millions d’euros en 2022. Son campus principal, situé sur le domaine universitaire de Talence-Pessac‑Gradignan, est spécialisé dans les sciences exactes, la santé, le droit, l’économie, l’informatique, les sciences de l’ingénieur et les STAPS.

Ce territoire universitaire réunit non seulement l’Université de Bordeaux mais également plusieurs grandes écoles (ENSEIRB-MATMECA, Arts & Métiers, ENSC, Sup’Agro, Institut d’Optique, IEP, etc.) ainsi que des structures de recherche du CNRS. L’établissement se distingue par une expertise pluridisciplinaire couvrant 50 champs disciplinaires, appuyée par 90 structures de recherche, dont 65 en cotutelle avec de grands organismes nationaux. Son offre de formation est structurée autour de quatre collèges (droit, sciences politiques, économie et gestion ; sciences de la santé ; sciences humaines ; sciences et technologies), complétée par huit écoles doctorales et 11 départements de recherche.

Au-delà de son rôle académique et scientifique, l’Université de Bordeaux constitue un acteur structurant du développement territorial. Son implantation dépasse largement la métropole bordelaise, avec des sites à Agen, Périgueux, Mont-de-Marsan, Dax ou Bayonne, ce qui contribue à l’accès aux études supérieures sur l’ensemble du territoire régional. Ses choix de formation et de localisation influencent directement l’équilibre territorial, la dynamique économique et les trajectoires des jeunes néo‑bacheliers.

Consciente des enjeux liés à l’orientation et à la poursuite d’études – dans une région où les taux restent inférieurs à la moyenne nationale –, l’université a développé une stratégie d’information et d’accompagnement visant à lever les obstacles d’accès. Elle s’appuie pour cela sur des campus connectés, des programmes d’immersion, les Cordées de la réussite, ainsi que sur le projet interuniversitaire ACCÈS (PIA3), qui permet de mieux comprendre les trajectoires post-bac et d’adapter les politiques publiques. L’établissement déploie également une démarche progressive - « découvrir, comprendre, expérimenter » - pour familiariser les lycéen·nes avec l’université dès le secondaire et déconstruire les freins sociaux ou symboliques à la poursuite d’études.

Malgré ces initiatives, plusieurs défis persistent : la coordination entre acteurs institutionnels reste perfectible, l’accès au logement étudiant demeure inégal, et la proportion d’étudiants boursiers (environ 25 %) y est nettement inférieure à la moyenne nationale. La concurrence du secteur privé, notamment sur l’alternance et la communication auprès des lycéen·nes, constitue également un enjeu important.

Un exemple illustratif évoqué par le président montre les conséquences concrètes de ces dynamiques : sur le site d’Agen, une formation en biologie orientée vers les secteurs agro/agri a dû être fermée faute d’effectifs suffisants, déclenchant un dialogue approfondi avec les collectivités territoriales. Cet épisode souligne à quel point l’implantation universitaire reste un facteur déterminant pour l’attractivité des territoires, les stratégies des familles et l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur.

Université de Limoges

Elle a accueilli environ 18 000 étudiant·es à la rentrée 2023, se distingue par une offre de formation diversifiée couvrant la santé (médecine, pharmacie, rééducation), l’ingénierie (ENSIL-ENSCI) et un réseau d’IUT implantés sur plusieurs sites territoriaux (Brive, Tulle, Égletons, Guéret). Elle propose plus de 350 formations dans onze composantes, dont cinq UFR, cinq instituts, une école d’ingénieurs, des écoles doctorales et trois campus connectés, contribuant à une large couverture territoriale.

Consciente des défis liés à son environnement géographique - un territoire vaste et faiblement densément peuplé - l’université s’efforce d’améliorer l’accessibilité et de renforcer la liaison lycée-université pour attirer et accompagner une population étudiante plus diverse, notamment les bacheliers professionnels et technologiques, encore sous-représentés. « Il est nécessaire de renforcer les parcours aménagés et la liaison lycée-université pour compenser l’éloignement géographique », souligne la vice-présidente de la formation et de la vie universitaire. Ces parcours offrent une plus grande flexibilité, permettant d’adapter le rythme des études (licence en 2, 5, 3 ou 4 ans) et de soutenir les étudiant·es dans la construction de leur projet.

Malgré ces efforts, l’université est confrontée à des difficultés structurelles : une stagnation, voire une baisse des effectifs liée aux dynamiques démographiques, une pression budgétaire importante qui limite l’ouverture de nouvelles filières et l’accueil dans certains masters, ainsi qu’un manque de moyens humains pour maintenir certaines formations en tension. Par ailleurs, des enjeux persistent autour de l’orientation, de l’attractivité des filières industrielles, de la représentation des femmes dans certaines disciplines scientifiques et technologiques, et de la poursuite d’études après un BUT.

Pour surmonter ces obstacles, l’université a engagé plusieurs initiatives structurantes : le projet Form’UL81, financé jusqu’en 2028, vise à améliorer la réussite étudiante par la flexibilisation des parcours et une approche par compétences ; des partenariats « bac-3 / bac+3 » renforcent la continuité avec les lycées ; et des programmes comme ESCAPAD82 ou les Cordées de la réussite permettent chaque année à plus de 1 300 lycéen·nes de découvrir l’université. De plus, le développement d’outils numériques (plateforme ANNA, site bienvenue.unilim.fr), la mise en place de campus connectés, et la création d’immersions (plus de 2 200 par an) contribuent à rapprocher l’enseignement supérieur des territoires éloignés.

En dépit des contraintes financières et démographiques, l’Université de Limoges déploie donc une stratégie volontariste d’ouverture, d’accompagnement et de coopération territoriale. Le CESER a d’ailleurs pu observer, lors de son audition, que l’université avait convié à ses échanges le directeur du CROUS, celui de l’IUT ainsi que l’observatoire de l’université, témoignant ainsi d’une conscience claire des interdépendances entre les différents acteurs qui conditionnent l’accès et la réussite dans l’enseignement supérieur.

Université de La Rochelle

Plus petite (8 000 étudiant·es), elle présente une forte dimension territoriale et un taux de boursiers supérieur à la moyenne nationale (42,4 %). L’Université de La Rochelle se distingue par la qualité de ses services aux étudiant·es - accompagnement personnalisé, offre de santé, infrastructures sportives - et par une politique active pour favoriser l’accès et la réussite dans l’enseignement supérieur. Elle déploie pour cela un large éventail d’actions : dispositifs d’orientation précoce dès le collège, programmes immersifs (Pass’en Sup, Moi, étudiant dans trois ans), participation aux Cordées de la réussite, mise en place d’un continuum bac-3 / bac+8, ainsi que des dispositifs de réorientation comme les DU PAREO83 ou Tremplin84 qui accompagnent la construction progressive des projets d’études.

Malgré ces initiatives, plusieurs freins structurels demeurent. Ses représentants soulignent notamment deux obstacles majeurs à l’attractivité : le logement, avec « des prix comparables à la petite couronne parisienne pour un studio de 20 m² », et les transports, dont « les horaires des TER sont mal adaptés et la fiabilité insuffisante ». Ces contraintes touchent particulièrement les étudiant·es issu·es de territoires éloignés, limitant leur mobilité, leurs choix de formation et parfois leur réussite.

L’université est également confrontée à d’autres défis : hétérogénéité des publics accueillis (écarts de niveau entre bacheliers généraux et technologiques), difficultés de poursuite d’études après un BUT, et faible diversification de l’offre de formation, concentrée sur quelques disciplines (sciences environnementales, géographie, droit, gestion). L’autocensure, les empêchements économiques et sociaux, le manque d’information des familles ou encore la sous-représentation des filles dans certaines filières scientifiques restent autant de freins à lever pour une égalité réelle d’accès.

Consciente de ces enjeux, l’Université de La Rochelle mise sur l’innovation pédagogique et territoriale pour y répondre : développement de formations hybrides et à distance, création de campus connectés, extension de l’offre sur d’autres sites comme Saintes ou Niort, et engagement dans une alliance universitaire européenne pour renforcer les opportunités de mobilité. L’ensemble de ces initiatives témoigne d’une stratégie volontariste visant à rendre l’enseignement supérieur plus accessible, inclusif et adapté à la diversité des parcours étudiants.

Université de Pau et des Pays de l’Adour (UPPA)

Elle a accueilli environ 13 908 étudiant·es en 2022-2023, se distingue par son implantation sur des territoires non métropolitains - entre Côte basque et Béarn - et par une stratégie d’ouverture territoriale proactive. Dans un environnement caractérisé par l’absence de grande métropole universitaire, elle mène un travail de proximité essentiel : « l’université se déplace dans les villages et les lycées pour susciter des vocations, car l’accès à l’enseignement supérieur reste un défi dans les zones rurales et montagneuses », souligne son président. Cette politique de proximité se traduit par des actions ciblées pour renforcer l’égalité d’accès, notamment dans les zones les plus éloignées : interventions dans les établissements scolaires, rencontres avec les équipes éducatives, développement de partenariats avec les lycées et mise en place de dispositifs d’accompagnement pour les bacheliers technologiques et professionnels, encore trop peu représentés dans certaines filières.

L’université a également choisi de diversifier ses modèles de formation, notamment à travers l’alternance, qui a beaucoup progressé en cinq ans et constitue désormais un levier stratégique d’insertion et d’attractivité. Elle explore également de nouvelles formes d’organisation pédagogique pour mieux répondre aux réalités locales et faciliter l’accès à ses formations.

Cependant, l’UPPA fait face à plusieurs obstacles structurels : un modèle budgétaire rigide, un manque chronique de personnels enseignants et administratifs, et le coût élevé du multisite lié à la présence de campus complets sur différents territoires. À cela s’ajoute une poursuite d’études encore insuffisante dans son bassin de recrutement : malgré de bons taux de réussite au baccalauréat, une part importante des jeunes choisit de quitter la région pour étudier ailleurs, souvent en raison des coûts ou d’une offre perçue comme plus attractive.

Dans ce contexte, l’UPPA renforce ses actions de proximité et d’information pour rendre l’enseignement supérieur plus accessible dans les zones rurales et montagneuses. Elle s’appuie notamment sur des interventions directes dans les lycées, des rencontres locales et le déploiement de formations professionnalisantes, dont l’alternance, qui constitue aujourd’hui un levier essentiel de développement. L’université cherche ainsi à susciter des vocations, diversifier les profils accueillis et attirer davantage de bacheliers technologiques et professionnels, en réponse aux besoins spécifiques de son territoire.

Des difficultés persistantes pour élargir l’offre publique

Les auditions convergent sur un constat : les universités publiques ont des difficultés à ouvrir rapidement de nouvelles filières ou à adapter leur carte des formations aux besoins émergents. Le représentant de Poitiers a rappelé que « la création d’une formation peut prendre un à deux ans, voire plus, du fait des processus d’accréditation ». Quant à l’Université de Bordeaux, elle évoque la fermeture d’une formation de biologie à Agen par manque d’effectifs. Ces deux exemples illustrent les arbitrages difficiles à conduire dans un contexte de contrainte budgétaire.

À La Rochelle, des étudiant·es sélectionné·es en master ont quitté l’établissement « deux semaines après la rentrée faute de logement », réduisant encore la capacité à développer des parcours de spécialisation. À Limoges, malgré un projet ambitieux de flexibilisation des parcours (Form’UL), l’attractivité est limitée hors du bassin limousin. L’UPPA, quant à elle, a dû différer plusieurs projets de développement faute de financements locaux suite à des désengagements de certaines collectivités.

Les auditions menées avec les responsables des universités de Nouvelle-Aquitaine ont mis en lumière un contexte financier de plus en plus tendu, dont les conséquences sont particulièrement visibles sur l’accès à l’enseignement supérieur pour tous les bacheliers et toutes les bachelières. L’enseignement supérieur public, dans un contexte de sous-financement chronique et de pressions budgétaires, se trouve dans l’incapacité de répondre de manière suffisante à la demande croissante et diversifiée des étudiant·es, tout en maintenant une offre de formation de qualité.

La situation budgétaire de nombreuses universités publiques de la région est alarmante. À l’Université de La Rochelle, par exemple, bien que le budget global de l’établissement s’élève à 130 millions d’euros, la subvention de base de l’État est d’environ 70 millions d’euros, une dotation insuffisante pour faire face aux besoins croissants des étudiant·es et aux charges fixes. L’établissement a dû recourir à des prélèvements sur son fonds de roulement pour compenser ses déficits, une pratique qui, à terme, compromet la durabilité de l’institution85. Les perspectives de fermeture de formations et de restriction sur l’accueil des étudiant·es dans les années à venir risquent de réduire encore davantage l’accessibilité des formations supérieures pour les futurs bacheliers, en particulier ceux issus de milieux socio-économiques modestes.

L’Université de Bordeaux Montaigne souligne également l’ampleur de la difficulté à rivaliser avec le secteur privé, qui bénéficie de frais de scolarités importants par étudiant. Les universités publiques, qui reçoivent en moyenne 5 000 euros par étudiant, peinent à offrir une qualité de services et d’infrastructure équivalente à celle des établissements privés, dont les frais de scolarité oscillent entre 7 000 et 12 000 euros par an86. Cette disparité financière met en péril l’égal accès à l’enseignement supérieur, un principe fondamental de l’université publique.

Les difficultés financières rencontrées par les universités ne touchent pas seulement la qualité de l’accueil, mais aussi l’offre de formation elle-même. À l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, la répartition des fonds par le ministère, qui favorise les établissements anciens au détriment des nouveaux, ainsi que les baisses de financement pour des dispositifs comme l’alternance, entraînent des tensions budgétaires qui risquent de compromettre le maintien de certaines formations et de certaines filières87. Ces restrictions sont d’autant plus préoccupantes dans une région où l’accès à des formations diversifiées et de qualité est crucial pour l’insertion professionnelle des jeunes diplômés.

Les témoignages recueillis à l’Université de Poitiers révèlent également les conséquences directes de ces difficultés budgétaires : bien que des efforts soient faits pour maintenir une offre de formation soutenable, les restrictions affectent directement la campagne d’emploi et la capacité à proposer de nouveaux parcours de formation (Université de Poitiers, 2025). Dans un contexte où les bachelier·ères attendent des formations adaptées aux évolutions du marché du travail et à leurs aspirations professionnelles, ces coupes dans l’offre universitaire risquent de les contraindre à se tourner vers des solutions privées, plus coûteuses et moins accessibles.

Les impacts ne sont pas seulement immédiats, mais aussi structurels. Le secteur privé, fort de ses moyens financiers et de sa capacité à répondre aux attentes de certaines catégories d’étudiants, prospère sur les faiblesses du système public (France Culture, 2025)88. En présentant les universités publiques comme de « mauvais élèves », souvent perçues comme « froides » et « amorphes », le secteur privé attire de plus en plus d’étudiant·es et capte une partie des financements publics notamment de l’alternance, exacerbant ainsi les inégalités d’accès à l’enseignement supérieur.

Si la région Nouvelle-Aquitaine peut s’appuyer sur un maillage universitaire diversifié, cette structuration reste fragilisée par les tensions financières qui affectent l’ensemble du système universitaire français. Fin 2024, 58 établissements sur 75 en France avaient voté un budget déficitaire, une situation sans précédent qui touche directement les sites néo-aquitains (Butzbach, 2025)89. L’Université de Poitiers, par exemple, où la masse salariale représente 85 % du budget, doit assumer un surcoût de plusieurs millions d’euros lié à la revalorisation du point d’indice, dont une large part non compensée par l’État. Elle fait également face à une hausse des coûts de l’énergie et des matières premières, tandis que le glissement vieillissement technicité (GVT) pèse désormais directement sur ses finances. Ces contraintes budgétaires menacent à la fois la qualité des conditions d’études - avec des TD et TP parfois transformés en cours magistraux - et la capacité des établissements à maintenir une offre équilibrée sur tout le territoire.

Pour répondre à ces tensions, l’État a généralisé en 2025 les contrats d’objectifs, de moyens et de performance (COMP), qui conditionnent désormais l’intégralité des dotations à la réalisation d’objectifs prédéfinis. En parallèle, la multiplication des appels à projets (AAP) impose aux établissements d’entrer dans une logique concurrentielle, avec des financements incertains et chronophages pour les équipes pédagogiques et administratives. Enfin, la perspective d’une augmentation progressive des droits d’inscription, modulée en fonction des revenus des familles, a été évoquée au niveau national. Or, ces leviers risquent d’accroître les inégalités entre universités : celles des grandes métropoles, plus attractives pour les financements compétitifs et le mécénat, pourraient maintenir leur dynamisme, tandis que les sites implantés dans les territoires ruraux ou les villes moyennes - comme Poitiers - se trouveraient davantage fragilisés. À terme, cela accentuerait la concentration de l’offre et remettrait en cause la capacité des universités de Nouvelle-Aquitaine à assurer une véritable équité territoriale d’accès à l’enseignement supérieur.

Étudiants devant un bâtiment universitaire sur un campus arboré.
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En somme, les difficultés financières des universités publiques de Nouvelle-Aquitaine ont des conséquences directes et profondes sur l’accès des bachelier·ères à l’enseignement supérieur, menaçant leur capacité à proposer une offre de formation diversifiée et de qualité. Si la situation actuelle perdure, il est à craindre que l’enseignement supérieur public ne puisse plus garantir un accès équitable à tous et toutes les étudiant·es, ce qui risquerait de creuser davantage les inégalités sociales et territoriales en matière d’éducation. Enfin, ces déséquilibres budgétaires et territoriaux ne fragilisent pas seulement l’offre de formation, ils accentuent également le risque de fuite des talents. Si Bordeaux exerce une forte attractivité pour les étudiants et jeunes diplômés, une part importante d’entre eux choisit de poursuivre leurs études ou leur carrière à Paris, dans d’autres régions ou à l’étranger, faute de perspectives locales jugées suffisamment lisibles ou compétitives. Cette dynamique pose avec acuité la question de la rétention des compétences en Nouvelle-Aquitaine.

Plusieurs études et recherches montrent que lorsqu’une personne quitte une région pour poursuivre des études supérieures, il y a un faible taux de retour dans sa région d’origine après l’obtention de son diplôme. Ce phénomène est observé dans plusieurs contextes, notamment dans des régions rurales ou moins urbanisées. Une étude menée par le Conseil National des Universités (CNU) en France met en évidence le phénomène croissant selon lequel de nombreux étudiants quittent les régions rurales ou périphériques pour poursuivre leurs études dans des grandes villes. Une fois leurs études terminées, peu d’entre eux retournent dans leurs régions d’origine. Ce phénomène est alimenté par plusieurs facteurs économiques, sociaux, professionnels et personnels (CNU, 2017).

Le rôle clé des liens sociaux dans cette dynamique est particulièrement significatif. Lorsqu’ils ou elles s’installent dans une nouvelle ville pour leurs études, les étudiant·es tissent de nouveaux liens sociaux et professionnels, qui souvent deviennent un moteur de leur choix de rester dans la région d’accueil après l’obtention de leur diplôme. Ces réseaux peuvent inclure des contacts professionnels, mais aussi des liens sociaux et culturels, renforçant l’ancrage des diplômé·es dans leur nouvelle ville (Lemoine & Cadiou, 2020).

Les facteurs économiques et professionnels jouent également un rôle crucial. Les grandes villes offrent souvent des perspectives professionnelles plus attractives, notamment dans des secteurs plus développés et diversifiés. Les diplômé·es, en quête d’opportunités de carrière, sont naturellement attiré·es par les pôles économiques qui concentrent davantage d’offres d’emploi et où les salaires sont généralement plus élevés. Cela entraîne une « fuite des cerveaux », un phénomène où les jeunes diplômés quittent des régions périphériques au profit de zones plus dynamiques économiquement (INSEE, 2019).

Cette mobilité des diplômé·es constitue un défi majeur pour les régions moins urbanisées, qui doivent trouver des moyens efficaces de retenir ou d’attirer ces jeunes talents après leurs études. La répartition de l’offre de formation et la mise en place de stratégies d’attractivité territoriale doivent être considérées comme des leviers essentiels pour lutter contre ce phénomène de départ massif des jeunes diplômé·es.