» Partie 4 : L’orientation : clé de voute de l’accès et de la réussite dans l’enseignement supérieur

4.5 L’apprentissage dans l’enseignement supérieur un essor non-maitrisé

Depuis la réforme de 2018144, l’apprentissage connaît un essor spectaculaire dans l’enseignement supérieur. Conçu initialement pour soutenir les formations infra-bac et l’insertion des publics éloignés de l’emploi, il s’est massivement développé dans les cycles post-bac, en particulier dans le secteur privé lucratif. Plus de 80 % des apprenti·es du supérieur y sont aujourd’hui inscrit·es, entraînant un transfert important de financements publics vers ce secteur, estimé à près de 40 milliards d’euros entre 2018 et 2024 (France Culture Parcoursup, 2025).

Si cette dynamique bénéficie à de nombreux étudiant·es et entreprises, elle soulève des enjeux majeurs de régulation et d’équité. Le financement de l’apprentissage, qui représente environ 25 milliards d’euros par an, constitue jusqu’à 80 % des ressources de certains opérateurs privés (Enseignement supérieur privé et projet de loi, 2025). En 2025, le projet de loi Baptiste visait à encadrer ce développement et à prévenir les dérives pointées par les acteurs publics comme privés.

Du côté des établissements publics, l’apprentissage est devenu un outil stratégique, à la fois pédagogique et financier. L’Université de Pau et des Pays de l’Adour a ainsi doublé le nombre d’alternants en cinq ans, passant de 500 à 1 000 inscrits dans son CFA, générant 8 millions d’euros de recettes sur un budget global de 165 millions145. Les IUT voient également l’alternance comme un levier majeur pour l’employabilité et la sécurisation des parcours, même si sa mise en œuvre en première année reste limitée par la maturité des étudiants146.

Cependant, cette dépendance au financement public rend le modèle fragile. La baisse des niveaux de prise en charge prévue en 2025, liée à la diminution des aides aux entreprises et au ciblage des diplômes de niveaux 6 et 7, devrait réduire les ressources de l’UPPA de 8,6 à 7,4 millions d’euros (audition UPPA, 25 juin 2025). Les chambres consulaires alertent également sur les risques d’un marché non régulé, voyant apparaître des acteurs guidés par le profit plus que par la mission de formation (audition CCI, 2025).

Sur le plan pédagogique, l’apprentissage constitue un atout pour rapprocher les étudiant·es du monde professionnel et faciliter leur insertion. Il est particulièrement adapté aux attentes des TPE/PME et peut constituer un ascenseur social pour certains publics, notamment les bachelières et bacheliers technologiques. Néanmoins, pour les bacheliers professionnels, les taux de réussite restent faibles dans certaines filières universitaires généralistes, comme le droit, où l’UPPA a signalé un taux de réussite nul147.

L’apprentissage pose aussi des défis d’accompagnement. Les étudiants alternants, soumis à la double exigence de l’entreprise et de la formation académique, rencontrent parfois des difficultés à s’approprier pleinement les enseignements, notamment dans les masters exigeant un mémoire de recherche148. Ces contraintes peuvent conduire à des reports ou à des abandons.

Enfin, la concurrence entre l’offre publique et privée sur l’alternance, amplifiée par l’usage généralisé du terme « bachelor », entretient une confusion auprès des familles et capte une partie des contrats disponibles, fragilisant ainsi les établissements publics.

Étudiant devant une maquette numérique de forêt à l’école forestière de Meymac.
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Schéma du système de l’apprentissage.
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Le schéma ci-dessus illustre les interactions qui structurent le développement de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur en Nouvelle‑Aquitaine.

  • Les flèches grises représentent les effets en chaîne : par exemple, l’importance du financement public alimente à la fois le secteur privé lucratif et les établissements publics, ce qui influe directement sur l’attractivité des filières, puis sur l’insertion professionnelle et la soutenabilité globale du modèle.
  • Les flèches rouges pointillées signalent les points de régulation où une action publique ou partenariale pourrait infléchir la trajectoire du système : contrôle du financement, encadrement des pratiques du privé, ou encore ajustements dans la gouvernance pour renforcer l’équité d’accès.
  • Les couleurs différencient les rôles : sources de financement, acteurs, processus, résultats, objectifs finaux et leviers de régulation.

Ce modèle permet de visualiser comment certaines décisions peuvent produire des effets en cascade - positifs ou négatifs - et identifie les leviers les plus stratégiques pour garantir un apprentissage à la fois accessible, équitable et soutenable.

L’apprentissage est à la fois :

  • un levier d’insertion et de sécurisation des parcours ;
  • une ressource financière importante pour les établissements publics, mais fragile ;
  • un champ de concurrence où l’absence de régulation suffisante peut engendrer des dérives ;
  • un outil d’attractivité pour certaines filières, mais qui reste sous-utilisé pour d’autres, notamment industrielles et technologiques.

Pour en maximiser les effets positifs, trois leviers apparaissent prioritaires et sont préconisés par le CESER (préconisations dans le tableau de synthèse des préconisations) :

  • renforcer la régulation du label pour garantir l’équité et la qualité des formations ;
  • favoriser le développement de l’apprentissage dans les filières et niveaux en tension, en particulier pour les bacheliers technologiques et professionnels ;
  • améliorer la lisibilité de l’offre à l’échelle régionale, par exemple via un portail unique recensant les places disponibles et les passerelles possibles.

En résumé, l’apprentissage occupe aujourd’hui une place importante dans la stratégie d’accès à l’enseignement supérieur. Mais pour qu’il remplisse pleinement sa mission d’ascenseur social et de levier de développement territorial, il devrait être intégré dans une politique cohérente de maillage territorial, de régulation économique et d’accompagnement pédagogique.