2.2 Les contributions relatives à la citoyenneté sociale : pouvoir de vivre, équité sociale et territoriale et transition écologique juste
Pour mieux comprendre la manière dont les grandes thématiques identifiées préalablement sont abordées dans les cahiers, il convient de présenter plus finement les divers sujets relatifs aux dimensions sociales (2.2.) et politiques de la citoyenneté (2.3.).
2.2.1 (Sur)vivre avec des budgets contraints : entre poids des dépenses contraintes et revalorisation des revenus des « petits », et notamment les « petites retraites »
Le « pouvoir de vivre » constitue une des thématiques les plus présentes dans les contributions. Cette notion fait référence à la capacité à vivre dignement de ses revenus face à l’augmentation des dépenses contraintes. Cette notion est préférable à la notion de « pouvoir d’achat », qui supposerait un désir de consommation selon des choix délibérés et non des contraintes. Dans les cahiers de doléances, le mot « vie » semble particulièrement fréquent, et associé aux conditions d’une vie « digne ». C’est notamment ce que révèle l’analyse des cahiers de Haute Lande Armagnac (cf. annexe 17)147.
Les contributeurs comparent souvent les dépenses contraintes à leurs revenus, jugés insuffisants pour y faire face. Divers revenus sont évoqués et concernent diverses catégories sociales : pensions de retraites ; bas salaires ; revenus des professions indépendantes ; minima sociaux. En creux, face au sentiment que les responsables politiques ignorent leurs conditions de vie quotidienne, les contributeurs et les contributrices rappellent leurs conditions de vie et proposent des solutions pour répondre à deux questions : comment vivre aujourd’hui dignement de son travail lorsque l’on est en capacité de travailler, et comment vivre de la solidarité nationale, lorsque l’on n’est pas ou plus en capacité de travailler ?
Selon elles et eux, réduire les contraintes sur les budgets des ménages repose à la fois sur la baisse des dépenses contraintes (1) et l’augmentation des revenus (2), qui conduisent à proposer diverses solutions générales ou plus précises.
1. La hausse des dépenses contraintes
Les dépenses contraintes sont notamment énumérées dans les contributions qui prennent la forme de récits de vie (cf. partie I). Le montant du revenu perçu est mentionné puis comparé aux montants précis de chaque poste de dépenses contraintes. Une contribution des Pyrénées-Atlantiques est particulièrement édifiante à cet égard, dans la mesure où ces éléments sont présentés sous forme de table de calcul.

Figure 10 - Photographie d’un extrait de contribution
(Arancou, Pyrénées-Atlantiques)
(Dép. des Pyrénées-Atlantiques – AD64 – Pau – 2115 W 10 – Arancou).
Les contributions traitent de la forte hausse de ces dépenses liées aux besoins fondamentaux dans nos sociétés contemporaines, notamment les dépenses énergétiques (carburants, électricité, gaz), mais également celles liées au logement, à la santé, à l’alimentation, aux abonnements (internet, mobile), aux cotisations d’assurances et aux frais bancaires. Comme le montre l’exemple ci-dessus, les « impôts et les taxes » s’ajoutent aux dépenses contraintes.
Ces augmentations sont « considérée[s] déjà à l’époque comme disproportionnée[s] par rapport à celles des rémunérations »148. Pierre BLAVIER rappelle ainsi qu’en 2018, l’indice des prix à la consommation avait augmenté de 1,8 %, soit la plus forte hausse depuis 2012. Il est vraisemblable que ces préoccupations soient toujours fortement présentes, au vu de l’inflation particulièrement élevée constatée en 2022-2023 dans le contexte de la guerre en Ukraine. Certaines contributions évoquent des causes structurelles de l’augmentation des prix telles que le passage à l’euro149.
Enfin, divers coûts sont liés au travail150. C’est notamment le cas des frais induits par les déplacements domicile-travail. C’est pourquoi Antoine BERNARD DE RAYMOND décrit la voiture comme un « moyen de production », qui fait l’objet d’une « vigilance quotidienne » chez les catégories populaires et moyennes : « le carburant diesel a le statut de bien essentiel pour les classes populaires françaises et joue somme toute le même rôle que le pain sous l’Ancien-régime »151. En effet, la dépendance à la voiture individuelle dans les territoires peu denses et dans certains territoires périurbains se traduit par un alourdissement des dépenses contraintes. Cette analyse permet également de mieux comprendre les revendications relatives aux prix des carburants, aux radars automatiques et au durcissement du contrôle technique. Les frais de garde d’enfants sont également des coûts liés au travail.
De nombreuses propositions, essentiellement fiscales, sont formulées afin de réduire le poids de ces dépenses contraintes, et notamment des biens de première nécessité, du logement, de l’énergie, de la santé, etc. Ces revendications figurent parmi les « propositions » identifiées par le consortium de cabinets privés sur le thème « pouvoir d’achat »152. On trouve notamment : baisser la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), notamment sur les biens de première nécessité ; supprimer la taxe d’habitation pour toutes et tous, baisser la taxe foncière ; réduire les taxes sur le carburant ; réduire les taxes sur l’eau et l’énergie.
2. Des revenus insuffisants pour diverses catégories sociales
La hausse des dépenses est systématiquement corrélée dans les contributions à des revenus insuffisants. Or, plusieurs types de revenus sont évoqués : pensions de retraite, bas salaires et emplois précaires, revenus de certaines professions indépendantes (chefs de petites et moyennes entreprises, artisans, agriculteurs et agricultrices) et minima sociaux. Ces revenus témoignent de la relative diversité sociale des contributeurs et contributrices. En outre, les conditions de travail semblent relativement moins évoquées de manière explicite que les enjeux liés à la rémunération. Les revendications sur les revenus témoignent toutefois de considérations plus larges en matière de reconnaissance sociale et de sens du travail et au travail.
Parmi les types de revenus, les expressions les plus fréquentes portent sur les pensions de retraite et, dans une moindre mesure, sur les femmes en situation de précarité. En raison de la singularité de l’expression de ces populations, habituellement invisibilisées, une partie leur est consacrée ultérieurement.
Si les retraités semblent avoir constitué une part importante des contributeurs et contributrices, de nombreuses contributions portent également sur les bas salaires. En effet, l’augmentation des salaires semble moins fréquente et moins homogène dans le corpus que d’autres thèmes tels que les retraites ou les revendications démocratiques, mais figure toutefois parmi les dix groupes de mots les plus présents153. Cela concerne tout particulièrement les « bas » ou les « petits » salaires.
Or, les Gilets jaunes ont compté une part importante d’ouvriers et ouvrières et d’employés et employées, notamment du secteur routier et des agents de catégorie C de la fonction publique, et de catégories populaires et moyennes du secteur sanitaire et social, notamment chez les femmes (infirmières, aides-soignantes, aides à domicile) (cf. partie I)154. Si nous disposons de peu d’informations sur le profil des contributeurs dans les cahiers, l’importante récurrence de ces revendications et des récits de vie afférents, constituant un « nous », semblent témoigner de la présence de ces catégories parmi les contributeurs et contributrices.
« Juste augmenter les bas salaires, pas besoin de grand discours, le reste est futilité » (Extrait de contribution, Pyrénées-Atlantiques, p. 5).
Les personnes percevant le salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) se sont également déplacées en mairie, afin de témoigner de leurs conditions de vie et d’émettre diverses propositions, telles que l’augmentation du SMIC.
« Comment peut-on vivre convenablement avec un salaire minimum ? Je pose la question au président et son gouvernement, qui j’en suis certaine, ne le savent même pas. Etant donné qu’ils vivent dans un confort bien ancré et leurs multiavantages non imposables souvent. Avec un SMIC, à plein temps (souvent dans la pénibilité) on doit payer le loyer, les assurances, EDF, gaz, mutuelle, voiture avec son essence et ses entretins imposés, les imposés, l’éducation des enfants qui porte un coût conséquent quand ils veulent faire de grandes études… après tout cela, comment peut on relancer l’économie de notre pays si le citoyen n’a plus d’argent, ni même mettre de côté ! (…) » (Femme, extrait de contribution, Pyrénées-Atlantiques).
Enfin, plusieurs contributions de Nouvelle-Aquitaine évoquent les revenus insuffisants de certaines professions indépendantes (chefs de petites et moyennes entreprises, artisans, « petits patrons », agriculteurs et agricultrices, infirmiers et infirmières libérales).
Si nous ne pouvons disposer d’informations précises sur leur part dans l’ensemble des contributeurs et contributrices, les enquêtes sur le mouvement des Gilets jaunes ont montré que ces catégories se sont particulièrement mobilisées, notamment sur les ronds-points155. Les revendications de certaines contributions montrent que ces populations se sont également rendues en mairie pour écrire dans les cahiers de doléances. Certains collectifs d’artisans ou de « petits » patrons partagent ainsi un sentiment d’injustice. On retrouve notamment une contribution du Collectif Petits Patrons et Artisans contre la taxe CAHUZAC, dans tous les départements et dans de nombreux cahiers156. Dans d’autres contributions, c’est l’image de « vaches à lait » qui revient plusieurs fois pour exprimer le poids de la fiscalité sur le revenu des professions indépendantes, telles que les agriculteurs et agricultrices.
« Aider nos agriculteurs en rétablissant les prix de soutien minimaux et la régulation et le soutien des prix agricoles pour qu’ils ne vendent pas à perte. Favoriser leurs installations, la mise en place de réseaux coopératifs. Garder nos terres agricoles pour les agriculteurs et non pour les promoteurs. Les petits salaires préfèrent une augmentation de salaires à des aides. Ils veulent une reconnaissance de leur travail plutôt que des primes de tout et de rien qui les discréditent. » (Extrait de contribution, Saint-André-d’Allas, Dordogne)
« Il y a tellement de changements à attendre que je ne sais pas par ou commencer – retraités – taxes sur tout – TVA. Trop de Députeés Trop de Sénateurs. Un gouvernement qui se fiche des citoyens. On nous prend pour des « vaches à lait ». L’automobile nous coûte trop cher » (Contribution anonyme avec signature, Aiffres, Deux-Sèvres)
« Nous sommes moins taxés en investissant à la Bourse ou dans une ”start’up” que dans notre propre entreprise ! » (Extrait de contribution, Pyrénées-Atlantiques).
Les expressions des personnes appartenant aux professions indépendantes (artisans, « petits » patrons157, agriculteurs et agricultrices, etc.) portent également sur la reconnaissance sociale de ces métiers. En effet, plusieurs contributions mettent en avant la nécessité de mieux valoriser les formations techniques et professionnelles.
Enfin, les allocations sociales et les revenus de certains publics les plus précaires sont également présents de deux manières dans les cahiers. Il peut s’agir de contributeurs et contributrices en situation de précarité, qui témoignent de leurs conditions de vie malgré, parfois, la perception de ces aides. Or, comme vu précédemment, ces personnes sont également ciblées et stigmatisées par d’autres contributeurs et contributrices, par les vocables de « profiteurs » ou « assistés » par des travailleurs qui mettent en parallèle leurs revenus insuffisants et la situation jugée plus confortable de ces catégories qui ne travaillent pas, une situation jugée d’autant plus scandaleuse lorsqu’il s’agirait « d’immigrés », comme le montre la linguiste Sabine PLOUX158 . Comme vu précédemment, ces revendications renvoient à des formes de distinction par rapport à « ceux d’en bas », et plus seulement par rapport à « ceux d’en haut ».
« - SMIC à 1500 €
- arrêter Plafonner les aides (allocations familiales, etc.) qui permettent à certains de vivre sans travailler !!!
- Contrôle plus strict de l’immigration » (Contribution anonyme, Châtellerault, Vienne)
« Arrêter la politique de l’immigration. Trop c’est trop. Des gens qui n’ont jamais travaillés touchent plus que ceux qui travaillent, j’en sais quelque chose. TROP C’EST TROP. On ne vit plus on survit “jamais de vacances”. On doit travailler avec un salaire de misère. » (Contribution anonyme, Aiffres, Deux-Sèvres)
Ainsi, l’analyse fine de l’expression de budgets contraints permet de comprendre l’ensemble des enjeux qu’elle recouvre dans les cahiers. Elle montre également la nécessité d’une prudence et d’une analyse fine de certains groupements de mots qui peuvent émerger des analyses quantitatives. En effet, l’analyse conduite par les prestataires privés à la demande du Gouvernement concluait d’une part importante d’« idées » exprimées en faveur de la « réduction des impôts et des taxes ».
Or, l’analyse montre que ces préoccupations ne répondent pas à des « revendications antifiscales » ou « anti-écologiques » par principe. Seulement certaines taxes sont précisément visées en raison de leurs effets sur les revenus ou les dépenses de budgets déjà contraints (Contribution sociale généralisée [CSG] sur les retraites, et notamment sur les petites retraites, TVA sur les produits de première nécessité, taxe sur les carburants, taxe sur les abonnements de l’énergie, internet, etc.).
2.2.2 L’expression de populations habituellement invisibilisées : les retraités et retraitées et les femmes en situation de précarité
1. L’expression des personnes retraitées en situation de précarité : la revendication de conditions de vie dignes pour elles, comme pour leurs enfants et petits-enfants
Les personnes retraitées se sont tout particulièrement exprimées dans les cahiers de doléances. Plusieurs sujets reviennent régulièrement : la revalorisation des pensions de retraite ; l’accès et la qualité des établissements prenant en charge les personnes en situation de dépendance (EHPAD, maisons de retraite), thème notamment présent dans les cahiers de la Vienne ; le droit à l’aide à mourir, alors qu’une révision de la loi relative à la bioéthique était en cours en 2019. Plusieurs contributions collectives émanant d’associations défendant l’aide à mourir (Association pour le droit à mourir dans la dignité, etc.) ont notamment été identifiées en Gironde et dans la Vienne159.
Le statut social de personne à la retraite suscite également une identité collective, à laquelle les contributeurs se réfèrent plus ou moins explicitement. À titre d’exemple, dans l’un des cahiers de Niort (Deux-Sèvres), un homme intitule sa contribution : « doléances d’un retraité ».

Figure 11 - Photographie d’une contribution
(Homme, Niort, Deux-Sèvres) (Archives départementales des Deux-Sèvres, fonds 2145 W 83)
D’abord, la revalorisation des pensions de retraite apparaît, selon les analyses les plus récentes, comme l’une des revendications les plus fréquentes et les plus consensuelles dans le corpus, tout comme la baisse ou la suppression de la CSG160, en cohérence avec le profil des contributeurs et contributrices, qui semblent plus âgés que la population générale (Partie I). Les analyses en Nouvelle- Aquitaine, comme celles conduites dans d’autres territoires, convergent avec ce résultat observé au niveau national.
« Vivre avec 1000 € de retraite est très difficile à l’heure actuelle » « Petites retraites : aujourd’hui, il n’est plus possible de vivre en dessous de 1300 € » (Extraits de contribution, Pyrénées-Atlantiques) « Je suis retraitée et je suis très en colère, car je fais partie des oubliés par M. Macron et sont gouvernement. C’est a dire une retraitée de moins de mille euros par mois (retraite et complémentaire) et nous sommes des milliers et des milliers dans ce cas. Comment voulez vous que nous puissions vivre décemment il faut toujours se priver pour arriver à la fin du mois sans faire de dette. » (Femme retraitée, Varaignes, Dordogne)
Quel que soit le territoire, les « petites retraites » apparaissent comme un sujet de préoccupation majeure, autant dans les listes de revendications (« doléances programmatiques ») que dans les récits de vie, comme le montre la contribution ci-dessous.
Comme le décrit le sociologue Pierre BLAVIER, la revendication relative à la baisse de la CSG dissimule de nombreuses questions au sujet des retraites, et des mutations plus générales de la sécurité sociale. En effet, la CSG incarne le passage d’une « logique assurantielle » à une « logique de prélèvements obligatoires » en matière de sécurité sociale. Prélèvement peu progressif, la CSG est calculée à un même taux, à l’exception de certaines pensions de retraites, notamment les moins élevées. Or, ce taux réduit a été supprimé quelques mois avant le mouvement des Gilets jaunes, suscitant déjà des mobilisations. Les manifestations contre la réforme des retraites de 2022-2023 ont illustré une nouvelle fois l’importance de ce sujet.
« Monsieur le Président de la République,
Je suis une femme seule ayant deux enfants. J’ai commencé à travailler à l’âge de 16 ans et suis à la retraite depuis 5 ans.
Suite à des problèmes de santé, j’ai dû reprendre mon travail à temps partiel.
À 3 ans de la retraite j’ai été licenciée, ce qui a impacté de lourdes conséquences sur celle-ci qui à ce jour est de 950 €.
Mes charges équivalent aux ¾ de ma retraite (750 €) » loyer, assurance, électricité ». Il me reste 200 € pour vivre, je suis donc obligée de travailler pour subvenir à mes besoins vitaux (nourriture, vêtements, frais médicaux) et de ce fait on me supprime les APL et je dépasse le plafond pour obtenir des aides.
Il faudrait que les retraites soient réévaluées au coût de la vie afin d’arriver à vivre dignement (ex. retraite : + 0,3, loyer : + 125, assurance : + 1,50).
Je ne demande pas l’impossible mais 1200 € (voire le SMIC) serait une réalité pour qu’une femme seule puisse s’en sortir.
J’espère un peu de compréhension du gouvernement et vous adresse, M. le Président de la République, mes respectueuses salutations. » (Femme, Gençay, Vienne)
L’iniquité des montants des pensions de retraite est alors visible dans les cahiers. Cette iniquité est associée à des questions plus nombreuses et complexes liées à « l’évolution des carrières professionnelles et à la pénibilité, aux inégalités de genre liées au travail à temps partiel ou aux pensions de veuvage », à l’acquisition d’un logement ou non, à la capacité à payer un séjour en maison de retraite à la fin de sa vie ou encore à la possibilité d’aider ses enfants qui rencontrent des difficultés161. Enfin, certains cumulent une pension de retraite et un emploi, entrainant des taux de prélèvements très élevés.
« DOLÉANCES D’UNE CITOYENNE Le 27/12/2018
THÈME : Revalorisation des très petites retraites = 501 e/mois
Et évolution des pensions de réversion à venir.
SITUATION : Dame retraitée de 63 ans, remariée en 2016
Travaillant depuis l’âge de 16 ans et ASSISTANTE MATERNELLE agrée à domicile durant 30 ans, par le Conseil général de la Gironde
QUESTIONS : Comment vivre dignement avec une retraite de 501E/mois ? Mon conjoint sera en retraite au printemps 2019 avec une retraite simplement du double de moi.
Si un jour je me retrouve veuve, comment faire avec si peu ?
Certes, mariée en première noce durant 40 ans, je devrai bénéficier de la pension de réversion de mon 1er mari, à son décès, mais dans le cadre de la réforme des retraites en 2019, qu’adviendrait-il des pensions de réversion à venir ?
Merci d’avoir pris un moment pour lire ces quelques lignes et de faire remonter ces inquiétudes ». (Femme retraitée, Saint-Laurent-des-Hommes, Dordogne)
Ainsi, diverses propositions visent à revaloriser les pensions de retraite : baisser, voire supprimer la CSG, indexer les pensions de retraite sur l’inflation, ne pas supprimer les pensions de réversion, revaloriser le minimum vieillesse, rétablir d’une demi-part en cas de veuvage, etc.
2. L’expression singulière des femmes de catégories populaires et moyennes précarisées
Enfin, les revendications sur le pouvoir de vivre émane tout particulièrement de femmes, traduisant des processus similaires à ceux observés dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes (cf. partie I). Comme vu précédemment, les contributions sous forme de récits de vie sont souvent rédigées par des femmes, et plus précisément des retraitées percevant des retraites modestes, des mères célibataires ou des femmes occupant des emplois précaires.
Alors qu’elles sont en moyenne quasiment absentes des dispositifs participatifs162, des femmes en situation de grande précarité se sont exprimées à travers les cahiers de doléances, comme le montrent les extraits suivants.
« Je ne demande pas l’impossible mais 1200 € (voire le SMIC) serait une réalité pour qu’une femme seule puisse s’en sortir. » (Extrait de contribution d’une retraitée, Femme, Gençay, Vienne, contribution complète cf. supra).
Ces femmes expriment à travers ces doléances une grande détresse et soulignent les difficultés rencontrées par les femmes « seules » (terme mis en évidence par les deux extraits présentés ici) et en situation de précarité. Elles appellent à des mesures concrètes et urgentes pour répondre à cette détresse.
« Je vis seule, je suis dans une situation plus que précaire. Je vis avec 560 € mensuels d’ARE (Aide Retour à l’Emploi). Je n’ai droit à aucune aide (pas de prime de Noël, pas d’aide à la vie quotidienne, pas de chèque énergie, etc. etc. etc.). Je viens de passer les fêtes de Noël avec 25 centimes. Je suis arrivée au bout du supportable. Je crève de faim et je suis en train de tout perdre. Comment en France peut-on laisser une personne sans aide ? C’est inhumain. » (Parthenay, Deux-Sèvres)
Ensuite, conformément aux schémas traditionnels de répartition genrée des rôles, la gestion du budget familial et l’éducation des enfants et petits-enfants relèvent de tâches attribuées aux femmes dans les ménages. Dans les cahiers, cette répartition se retrouve notamment à travers l’expression de mères et de grand-mères, qui partagent tout particulièrement des préoccupations relatives à leurs enfants et leurs conditions de vie dégradées, en raison du poids des dépenses contraintes. Comme le statut de retraité, le statut de mère et de grand-mère constitue un élément d’identification et d’identité collective, qui donne une portée collective aux récits de vie partagées. Pour reprendre Samuel NOGUERA, qui travaille sur les cahiers de la Gironde, « les mères isolées, célibataires, […] essayent de lier leurs expériences de vie à leur trajectoire sur le long terme »163.
« Je suis une maman de 45 ans seule avec ma fille de 12 ans. Je vis à Villefranche du Périgord (24 550) très sympathique soit-il mais il n’y a tellement RIEN dans le sens où je travaille à Auchan (Biais 47300) à 56 kms l’aller pour 1020 €/mois et je me retrouve sans voiture les banques me refusent 1 prêt car la loi Lagarde est de 1200 € salaire net que je n’ai pas.
Donc à ce jour AUCUN MOYEN DE LOCOMOTION (ni train, bus covoiturage, ni location bien que j’ai tenté 1 journée 136 € donc pas rentable pour 1020 € de revenus) et sincèrement rester bloquer sans salaire car je perds biensûr, c’est horrible et je craque. »
(Femme, Villefranche, Dordogne)
Dans leurs récits, ces femmes mettent en avant des sujets qui ressortent de manière moins explicite dans les doléances de type programmatique (cf. partie I). Ces récits expriment des besoins concrets et immédiats, tels que l’alimentation (incapacité à nourrir convenablement ses enfants et petits-enfants), les restrictions dans les dépenses des grands-parents afin de subvenir aux besoins de leurs enfants et petits-enfants, notamment quand ces derniers rencontrent une situation particulièrement précaire (chômage, salaires modestes, faiblesses des allocations aux adultes handicapés [AAH])164. Ces femmes occupent souvent des métiers du soin et du lien social. D’autres rappellent leur rôle de proche aidant envers les personnes âgées et les personnes en situation de handicap et contribuent à la mise en avant de ces enjeux dans les doléances.
« Nous Gilets jaunes tiendrons bon, tant qu’il y aura des gens à percevoir moins de 1100 €. C’est le cas de ceux bénéficiant de la CAFF 485 €. Mon fils de 60 ans, sortant d’un cancer, est dans ce cas. Autant dire que si ses parents ne l’aidaient pas, il coucherait sous les ponts. Il y a à Loudun beaucoup de travailleurs pauvres, temps partiel en est la cause. Ma femme de ménage me dit (elle habite Mouterre-Silly et moi à Loudun) que lorsqu’elle a mis de l’essence dans sa voiture, il ne lui reste rien. » (Contribution signée, Loudun, Vienne)
Ces récits portent également sur des enjeux plus structurels, tels que l’éducation et l’accès à l’enseignement supérieur, les conditions d’entrée sur le marché du travail, les effets du changement climatique et le franchissement des limites planétaires. Ces contributions expriment de grandes inquiétudes sur l’avenir.
2.2.3 La demande de justice sociale et fiscale : réduire l’écart avec les « grands »
Pour revaloriser les revenus jugés insuffisants et alléger le poids des dépenses contraintes, les demandes en matière de justice sociale et fiscale semblent majoritaires. Il s’agit de réduire les inégalités sociales, ou autrement dit, l’écart entre les revenus et les conditions de vie de « nous, les petits » et « eux, les grands ». Le plus souvent, ces propositions répondent à des constats et enjeux plus généraux en matière d’inégalités sociales. Les propositions reposent ainsi sur une répartition plus juste des richesses, de manière à garantir la contribution de chacun par rapport à ses moyens.
Les doléances disposent chacune de leur cohérence propre. En effet, les mesures évoquées précédemment pourraient induire une baisse de certaines recettes de l’État et une augmentation de certaines dépenses. Or, les contributions dans les cahiers proposent également une augmentation de certaines recettes et une baisse de certaines dépenses. Pour cette raison, les sociologues et linguistes ayant travaillé sur les cahiers de la Somme identifient, dans les doléances, un « raisonnement proportionnel »165. L’impôt est au cœur de ce raisonnement proportionnel. Il s’agit d’un « moyen d’établir l’équité sociale ». Diverses fonctions de l’impôt sont en effet présentes dans les doléances : fonction redistributive, financement des services publics, rôle incitatif et correcteur des inégalités.
Or, les contributions se singularisent par une conception « contractuelle » de la citoyenneté : « c’est la participation à la construction d’un patrimoine commun et à sa gestion qui organise, selon les contributeurs, cette configuration sociale que nous appelons » citoyenneté » »166. Ainsi, la revendication que tous les citoyens et les citoyennes payent des impôts et contribuent ainsi à ce patrimoine commun semble relativement fréquente, et notamment la « taxation de tous les revenus »167. Ce type de revendications omet que de nombreux impôts concernent déjà l’ensemble de la population ou presque, notamment la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), première source de recettes publiques168, ou la contribution sociale généralisée (CSG)).
Les propositions en matière de justice sociale et fiscale répondent à une demande d’équité plutôt que d’égalisation des rémunérations : dans les cahiers, les revenus modestes (revenus d’ouvriers et employés, petites retraites, allocations aux adultes handicapés [AAH], etc.) sont comparés aux plus hauts revenus, avec une forte dimension symbolique. Sont ainsi cités les « actionnaires du CAC40 », les multinationales, les « footballers professionnels » (accusés de faire fortune à l’étranger alors que formés par des clubs français), les hauts fonctionnaires, les responsables politiques169.
Trois entités sont ciblées de manière récurrente : les ménages au niveau de revenu et de patrimoine les plus élevés, les grandes entreprises (et notamment les firmes multinationales) et les plus hauts représentants politiques et les hauts fonctionnaires (associés aux anciens élèves de l’École nationale d’administration [ENA]). Le président de la République Emmanuel MACRON est ainsi régulièrement pris pour cible car, en raison de ses fonctions et de son parcours, il est perçu comme à la croisée du monde politique, de la finance et de la haute fonction publique170.
Au sujet des plus fortunés, les revendications portent autant sur les revenus que sur le patrimoine : rétablissement de l’ISF (deuxième mesure la plus fréquente et partagée dans le corpus), meilleure progressivité de l’impôt sur le revenu (augmentation du nombre de tranches et augmentation du taux d’imposition de la dernière tranche), augmentation de la TVA sur les produits de luxe). La revendication du « retour de l’ISF » est très fréquente dans les cahiers de doléances, souvent en premier dans les doléances programmatiques, et ce, quel que soit le territoire171172. Il convient de préciser le contexte : l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) a été remplacé par l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) en 2018, année du lancement du mouvement des Gilets jaunes. Également dénoncée dans les revendications des Gilets jaunes, cette mesure a suscité de nombreuses critiques dans le débat public et a incarné l’opposition à la politique mise en œuvre par Emmanuel MACRON, élu un an plus tôt. Cette charge symbolique se retrouve dans les doléances : les mots « symboles » ou « symboliquement » sont souvent associés à la mention du « retour de l’ISF ».
« Retour de l’ISF, Augmentation du SMIC, Revalorisation des Retraites, Baisse de la taxe foncière » (Contribution signée, La-Mothe-Saint-Héray, Deux-Sèvres, p. 8).
Le renforcement de la lutte contre l’évasion et la fraude fiscales est également régulièrement évoqué comme un levier important de justice sociale et fiscale.
« 3) Combattre réellement et efficacement la fraude fiscale
Tous les Français doivent payer des impôts en France à l’instar des Américains des EU
Toutes les entreprises et toutes les personnes qui gagnent de l’argent en France doivent payer l’impôt en France.
Ajouter 1 ou 2 tranches supplémentaires pour le calcul de l’impôt sur le revenu » (Extrait de contribution, Saint-Vivien de Médoc, Gironde)
Comme le montrent les extraits de contribution présentés, les multinationales sont également ciblées par les revendications en matière de justice fiscale. Elles sont accusées de ne pas payer d’impôt en France, ou pas assez. Les demandes reposent sur une meilleure répartition de l’impôt entre les multinationales, notamment les GAFAM (Google [Alphabet], Apple, Facebook [Meta], Amazon et Microsoft) et les grandes entreprises (notamment celles du CAC40), d’une part, et les « petits » acteurs économiques (TPE, PME, artisans), d’autre part, comme le montre la contribution ci-dessous. Le contrôle des aides aux entreprises est également présent.
« Que les gros McDo, Amazon, Carrefour, payent gros et que les petits, artisans, TPE, PME, payent petits » (Extrait de contribution, Serres, Landes) (Source : DELLA SUDDA Magali, LETOURNEUR, Guillaume [2025]. art. cit.)
Une opposition entre acteurs de l’économie mondialisée et acteurs de l’économie locale apparaît donc dans les cahiers. À cet égard, la fiscalité sur les entreprises est présentée comme un levier de justice fiscale entre grandes et petites entreprises. Les débats récents à l’issue de la crise sanitaire concernant la contribution des grandes entreprises et des « superprofits » montrent l’actualité de ces préoccupations. D’autres mesures telles que l’augmentation de la TVA sur les produits importés sont également évoquées et prennent parfois en compte des dimensions relatives aux droits humains.
« Je ne suis pas économiste ou autre mais j’aime la justice. Et il me semblerait juste de revoir certaines taxes, plus particulièrement la TVA. (…) Comment pouvons-nous encore commercer avec des pays qui ne respectent pas les droits de l’homme / enfants ». Proposition précise d’une « TVA à 5 % sur les produits français, 10 % sur ceux de l’UE, 30 % provenant hors UE » (Extrait de contribution, Pyrénées-Atlantiques)
Enfin, les représentants politiques et les hauts fonctionnaires sont très régulièrement ciblés en matière de justice sociale et fiscale. Ce qui est perçu comme leurs « avantages » et « privilèges » est dénoncé, notamment car certaines indemnités seraient non imposables. Nous reviendrons ultérieurement sur ces éléments.
2.2.4 Garantir l’accès pour toutes et tous à des services publics de qualité
Si la fiscalité est centrale dans les doléances, c’est également parce que les contributions soulignent un déséquilibre actuel entre les prélèvements fiscaux dont les personnes font l’objet et les services qu’elles reçoivent en contrepartie, conformément à une approche « contractuelle » de la citoyenneté, comme évoquée ci-dessus. En effet, l’impôt dispose à la fois d’une fonction redistributive et d’une fonction de financement des services publics. Les recettes fiscales permettent de financer les dépenses publiques répondant à des missions d’intérêt général. La thématique des services publics est donc intrinsèquement liée aux enjeux de justice sociale et fiscale et renvoie aux dimensions sociales de la citoyenneté.
En la matière, les cahiers expriment une demande d’équité plutôt que d’égalité, selon une logique de « chacun selon sa contribution » plutôt que « chacun selon sa condition ». Selon cette logique, « il faut examiner l’apport de chacun à la société – en termes de travail, d’impôts, mais aussi d’autres participations citoyennes, comme l’engagement associatif ou les activités relevant du care (s’occuper des plus âgés, garder les petits-enfants, etc.) – pour déterminer la juste redistribution des ressources et services »173.
À cet égard, les enjeux liés aux services publics constituent une préoccupation majeure dans les cahiers de doléances, notamment en Nouvelle-Aquitaine. En Gironde, le sujet semble constituer le troisième thème le plus évoqué (14 % des mots et réseaux de mots) (cf. annexe 16)174.
Cinq sujets sont ici identifiés : l’accès aux services de proximité, notamment en milieu rural peu dense ; la qualité des services ; le recours aux droits, dégradé en raison de la complexité et de la durée des procédures administratives ; les modes de gestion des services publics, dénonçant une tendance à la « privatisation » des services publics ; la dégradation des conditions de travail au sein du secteur public, exprimée par des agents publics.
D’abord, les contributions rappellent la nécessité de garantir l’accès pour toutes et tous à des services publics de qualité. Les inégalités territoriales en matière d’accès sont ici mises en avant, tout particulièrement pour les territoires ruraux et périurbains. Les contributions des élus et élues locaux dans certains cahiers (cf. partie I) portent notamment sur ces inégalités. Aux côtés des habitants et habitantes, ces élues et élus rappellent l’importance de prendre des mesures contre la raréfaction des services de proximité dans leurs territoires. L’importance de ce thème dans les cahiers est cohérente avec le profil des contributeurs et des contributrices : les territoires ruraux ont davantage contribué, une fois les données rapportées au nombre d’habitants par commune (cf. partie I). Le maintien des services de proximité en milieu rural constitue donc un sujet très présent, sur lequel nous reviendrons.
« La cinquième république permet actuellement aux représentants de seulement 18 % des inscrits de prendre toutes les décisions et de détruire notre modèle social. Dans le Loudunais, aucun domaine n’est épargné : Hôpital, médecine de ville, CAF, URSAFF, services des impôts des entreprises, poste, etc... Le Loudunais est devenu un vaste ZOO géré par quelques soigneurs épargnés par la paupérisation. » (Loudun, Vienne)
La dégradation de la qualité des services publics est également récurrente, notamment au sujet de la mobilité, la santé, l’éducation et l’enseignement supérieur, etc. Comme le montre le « plaidoyer pour un retour aux services publics » rédigé par un homme dans les cahiers de Niort (Deux-Sèvres), cette dégradation toucherait tous les secteurs et nuirait tout particulièrement aux plus « humbles », aux plus démunis.
La complexité et la durée des procédures administratives sont également évoquées. Les récits de vie partagent les difficultés rencontrées pour faire valoir leur droit, témoignant d’un enjeu majeur de recours aux droits (cf. partie II). Les effets de la dématérialisation face à la fracture numérique et à l’illectronisme sont également dénoncés, tout comme la perte de lien social engendré. Plusieurs doléances appellent à un retour à des relations humaines dans les rapports entre les citoyens et les administrations.

Figure 11 - Contribution manuscrite
(Homme, Niort, Deux-Sèvres) (Archives départementales des Deux-Sèvres, fonds 2145 W 83)
Par ailleurs, les modes de gestion des services publics ne font pas consensus. Les revendications concernant la nationalisation de certaines activités et la lutte contre la privatisation des services publics ou encore la défense de modèles de gestion alternatifs au « culte de la performance » figurent parmi les contributions mais semblent moins fréquentes et partagées.
Enfin, de nombreux agents et agentes publics, notamment de catégorie C de la fonction publique territoriale et hospitalière, semblent s’être exprimés dans les cahiers de doléances. Ces personnes ont partagé dans les cahiers leurs préoccupations quotidiennes face à la « dégradation des conditions de travail au sein du secteur public » et de la perte de « sens du service public ». Ces revendications étaient également présentes parmi les nombreuses revendications des Gilets jaunes, qui comprenaient une part importante d’agents et agentes du secteur public (infirmières et infirmiers, enseignantes et enseignants, etc. [cf. partie I.]).
Toutefois, les cahiers de doléances témoignent d’un rapport ambivalent aux services publics, à l’image du débat public175. D’une part, de nombreuses contributions plaident pour une hausse des moyens alloués aux services publics et alertent sur la situation particulière de certains territoires ruraux. D’autre part, de nombreuses contributions ciblent les fonctionnaires, en défendant la baisse du nombre de fonctionnaires ou la baisse de la rémunération des hauts fonctionnaires.
2.2.5 Pour une écologie solidaire, qui renforce l’équité sociale et territoriale
Les enjeux écologiques, climatiques et environnementaux sont également présents dans les cahiers de doléances et liés aux enjeux de justice sociale entre « petits » et « grands », qui sont ici désignés comme les « grands pollueurs ».
D’abord, comme vu précédemment, les Gilets jaunes ont fait l’objet de nombreuses idées reçues et ont notamment pu être décrits comme « anti-écologistes ». Or, les enquêtes de terrain montrent qu’une part non négligeable de ces derniers portaient des revendications écologiques (cf. partie I)176.
Dans les cahiers de doléances, les préoccupations écologiques s’avèrent également présentes. En Gironde, ces thématiques figurent dans le même groupe de mots que les « transports » et sont présentes dans 13,2 % des contributions analysées. Elles représentent un quart des contributions des départements du Finistère et de l’Orne177. La nécessité de répondre aux enjeux écologiques semble ainsi relativement partagée dans les cahiers.
Or, comme dans le cas des Gilets jaunes, les doléances défendent une écologie solidaire, qui permettrait de réduire les inégalités sociales et territoriales. Les politiques écologiques devraient reposer sur une juste répartition de l’effort entre « petits » et « grands », non seulement en fonction de leurs contraintes matérielles (niveau de revenu, dépendance à la voiture) mais également en fonction de leur empreinte écologique respective.
« - Écologie : nous sommes pour mais nous n’avons pas d’argent pour acheter une voiture, ni faire un prêt
- Il faut viser le bien-être des Français et les respecter. Ils comprennent et réfléchissent. »
(Extrait de contribution, Femme, Niort, Deux-Sèvres)
Deux sujets se distinguent : d’une part, les comportements individuels, d’autre part, le modèle de société souhaité et les changements systémiques qu’il implique. En premier lieu, la question des comportements individuels est particulièrement présente. Alors que diverses pratiques sont présentées comme des choix de consommation, les contributeurs expriment qu’elles répondent davantage à des contraintes matérielles. À ce sujet, l’usage de la voiture cristallise les débats. Les contributions montrent que l’opposition à la taxe carbone ne peut être réduite à un réflexe anti-taxe, anti-écologique, voire anti-gouvernemental. Elle répond à une véritable logique argumentative développée dans les contributions. Ces dernières pointent l’incohérence des mesures gouvernementales dans le temps (soutien à la voiture diesel il y a plusieurs années, soutien à la voiture électrique aujourd’hui) et remettent notamment en cause la voiture électrique comme alternative pertinente, surtout dans les territoires ruraux.
« Les voitures polluent, je suis d’accord, ainsi que les avions etc… mais dans nos campagnes, ils nous faut prendre notre véhicule tous les jours pour aller travailler (pas de bus… ni aucun autre moyen de transport) et je ne vois pas comment une voiture électrique pourrait être la solution (pas assez d’autonomie, pas assez de bornes de recharge, coût trop élevé, et quand elles seront usées comment recyclerez-vous les batteries et autres éléments électroniques de cette voiture ?). » (Extrait de contribution, Homme, Cachen, Landes) (Source : DELLA SUDDA Magali, LETOURNEUR, Guillaume [2025]. art. cit.)
Par ailleurs, la logique argumentative repose sur l’injustice des mesures gouvernementales. Ces dernières devraient prendre en compte la responsabilité de chaque acteur (personne privée ou morale) au regard de sa part dans les émissions totales de gaz à effet de serre (GES) et, plus largement, de son empreinte écologique. Alors que les contributrices et les contributeurs indiquent les efforts qu’ils et elles font, la responsabilité des « grands pollueurs » est soulignée. À cet égard, les émissions de GES de la France sont comparées à celles de grandes puissances particulièrement polluantes (États-Unis, Chine). Ainsi, la limitation à 80 km/h et la taxe carbone apparaissent comme des mesures marginales au regard des défis climatiques et environnementaux, alors qu’elles pèsent lourdement sur la vie quotidienne des contributeurs et contributrices. Des propositions alternatives concernent notamment la taxation du kérosène. Certaines politiques écologiques actuelles, qui ciblent les comportements individuels, sont donc jugées injustes et inefficaces, voire contreproductives.
Diverses doléances appuient la nécessité d’une réflexion plus générale et systémique. La trajectoire actuelle suscite de nombreuses inquiétudes vis-à-vis des générations futures. Un modèle alternatif de société est ainsi proposé et nécessite des choix stratégiques nationaux. Les contributions traitent notamment du mix énergétique de la France. La place du nucléaire et des énergies renouvelables fait toutefois débat, comme nous le verrons au sujet de l’éolien. Enfin, les enjeux de pollutions (eau, air, sols, biodiversité, etc.) sont parfois évoqués, de même que le bien-être animal.
Les doléances rappellent que cette réflexion générale doit se fonder sur des démarches ascendantes, coconstruites avec les citoyennes et les citoyens.
« CITOYENNETÉ, DÉMOCRATIE, TRANSITION
Pourquoi empêcher (ou géner) les populations de s’exprimer et de participer pleinement à la transition écologique. Au moment où le Président de la République encourage l’expression publique (et il a raison), un décret a été pris en décembre 2018 pour diminuer et supprimer les enquêtes et consultations et recours sur l’implantation des éoliennes. On comprend qu’il faut évoluer et favoriser les énergies nouvelles. Mais cela ne pourra se faire qu’avec le concours des populations, surtout dans les zones rurales et non pas contre elles. Il y a là une incohérence et un double langage auquel le Président de la République peut et doit mettre fin. » (Extrait de contribution, Sorges et Ligueux en Périgord, Dordogne)
Ainsi, les cahiers de doléances expriment un discours écologique des classes populaires et moyennes, qui défendent une transition écologique juste. Ils portent « la double trace de ce processus d’écologisation : la repolitisation de l’écologie à l’échelle locale et l’intégration progressive de l’écologie comme une norme à laquelle chacun doit se conformer »178. Ce thème est donc réapproprié dans les doléances et fait l’objet de positions plus ou moins consensuelles. Il ne semble pas occuper le même « rôle pivot » entre diverses propositions, comme cela a été observé sur la plateforme en ligne du Grand débat179.