3.1 La rupture du contrat social
Les doléances portent à la fois sur des enjeux politiques, économiques, sociaux et écologiques. Leur diversité témoigne du caractère transversal et systémique des problèmes soulevés. Il apparaît en effet que toutes les dimensions de notre contrat social, tel qu’il s’est construit en France, sont en voie de rupture. Pour mieux comprendre ce que revêt la notion de contrat social, il s’agira d’abord de définir cette notion. Nous étudierons ensuite plus précisément certains enjeux transversaux, révélés par l’analyse des cahiers de doléances.
3.1.1 Quel contrat social ?
D’abord, il convient de définir la notion de contrat social. Des chercheurs de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) ont conduit une analyse socio-historique afin de mieux comprendre ce que recouvre cette notion, en comparant son processus de construction en France et au Royaume-Uni215. Selon cette étude, « le contrat social englobe les droits dont nous jouissons, les devoirs que nous acceptons, les responsabilités qui incombent aux institutions et les récits auxquels nous croyons – adhésion qui présuppose, en théorie du moins, que nous avons décidé de tous ces éléments de manière collégiale, parfois à travers des luttes sociales fructueuses. Ces pactes sont susceptibles de varier d’un groupe social à l’autre (avantages/contreparties, droits et devoirs spécifiques), même si le pacte global reste sensiblement le même ».
Cette définition souligne les dimensions concrètes (règles, institutions) et symboliques (récits, croyances, promesses) du contrat social. Ce dernier s’incarne d’abord par des règles juridiques, qui octroient des droits et des devoirs, et « définissent des règles sociales et politiques pour le fonctionnement de la société »216. Ces règles sont appliquées par des institutions, dotées de responsabilités, qui garantissent les droits, les devoirs et les promesses collectives qui y sont associées. En effet, le contrat social est également constitué de récits, de croyances et de promesses collectives qui « donnent un sens à la vie des individus (…) (par exemple, la mobilité sociale ou la reconnaissance du travail accompli) »217.
Le contrat social est le fruit d’un long processus historique de construction, issu de luttes entre divers groupes sociaux. Il comporte donc une dimension collective, conflictuelle et dynamique. Ces diverses dimensions permettent de concilier cohésion sociale et individuation, comme nous le verrons.
Ainsi, cette analyse permet d’identifier « les aspirations structurantes de notre société moderne et de comprendre ce qui cristallise le plus nos attentes, nos promesses et nos désillusions collectives »218. Lorsque les promesses ne sont plus tenues, des crises politiques et sociales sont susceptibles de survenir.
Par ailleurs, l’étude identifie quatre pactes constitutifs de notre contrat social (Démocratie, Sécurité, Consommation, Travail), qui permettent de mieux comprendre ses différentes dimensions (cf. annexe 18). Chaque pacte représente des accords et des transactions entre la société et l’État, ainsi qu’entre différents groupes sociaux : les représentants et les représentés (Pacte Démocratie), les administrateurs et les administrés (Sécurité), les employeurs et les employés (Pacte Travail), les consommateurs et les producteurs (Pacte Consommation). Nous reviendrons sur chacun des pactes ultérieurement.
Figure 14 - Schématisation des quatre pactes sociaux constitutifs du contrat social
Source : Saujot et al., op. cit., p. 6.
Il s’agit de pactes implicites et d’un « je » fictif qui traduit une mentalité collective et non un engagement conscient de la part de chaque individu. L’analyse contractuelle pourrait conduire à renforcer une conception de notre contrat social selon un calcul rationnel coût-bénéfice, un calcul que chaque individu réaliserait entre les avantages qu’il ou elle reçoit en échange des inconvénients consentis. Il s’agirait ici d’une mécompréhension de l’analyse, qui vise davantage à comprendre les ressorts de nos représentations collectives.
Les différents pactes sont interdépendants : lorsque l’un est sur le point d’être rompu, les autres sont fragilisés. La logique de chaque pacte et leurs interactions doivent donc être prises en compte. Enfin, ces pactes nous unissent toutes et tous : si un des pactes est rompu pour une minorité, il l’est donc pour toutes et tous. Le contrat social peut se résumer comme suit :
« J’accepte le système actuel de démocratie, de sécurité, de consommation et de travail en dépit de ses inconvénients, à condition d’en obtenir suffisamment d’avantages » (SAUJOT, Mathieu, et al. (2024), op. cit., p. 6).
3.1.2 Les promesses du contrat social non tenues : le besoin de refonder le contrat social
Issues d’un long processus de construction au cours du XIXe siècle, les différentes dimensions du contrat social se sont consolidées et sont associées à une forme de progrès social, particulièrement tangible au cours de la période que Jean FOURASTIÉ a nommée « les Trente Glorieuses »219. Or, depuis les années 1980, d’importantes mutations sociales, économiques et politiques ont eu lieu. La fin de la guerre froide s’est traduite par un renforcement du processus de mondialisation et de la construction européenne. La crise des années 1980 a pris une dimension structurelle. Depuis lors, la croissance économique des pays industrialisés est plus faible. L’urbanisation et la métropolisation accentuent les inégalités territoriales. L’intensification des flux de marchandises, de capitaux et de personnes accentue l’interdépendance entre les pays industrialisés, dans un contexte de nouvel ordre mondial multipolaire. Cette interdépendance est particulièrement visible lors de périodes de crises (crise financière mondiale en 2008, crise sanitaire liée à la COVID-19 en 2020, crise liée à la guerre en Ukraine en 2022). Enfin, l’urgence climatique et le risque de dépassement des neuf limites planétaires font désormais l’objet de politiques publiques à toutes les échelles. Tout comme l’avènement du numérique et de l’intelligence artificielle, ces enjeux impliquent de renforcer l’approche transversale et systémique de l’action publique.
Face à ces mutations, les politiques publiques peinent à se renouveler et la confiance dans le personnel politique s’érode.
Ainsi, les promesses au cœur de notre contrat social s’avèrent de plus en plus intenables. D’une part, les pactes « Consommation » et « Sécurité » seraient à bout de souffle. Le Pacte Consommation est « fondé sur la réalisation d’un niveau de consommation “standard” »220. Or, ce niveau de consommation est « constamment revu à la hausse ». Il n’apparaît donc « ni viable, ni durable dans une société inégalitaire » et qui doit faire face au changement climatique et au franchissement des limites planétaires221. Le Pacte « Sécurité » atteindrait ses limites dans une société qui « ne tolère plus l’incertitude ». La limite entre risques acceptables et risques inacceptables est constamment déplacée vers le haut. En outre, les États industrialisés sont face à une contradiction majeure : dans un contexte d’endettement important, de libéralisation et de financiarisation mondialisée, de nombreux États industrialisés adoptent des politiques d’austérité budgétaire. Alors que les promesses de l’État-Providence ne sont plus tenues, aucun récit alternatif n’est proposé afin de garantir la cohésion sociale et de renouveler le contrat social.
D’autre part, les pactes « Démocratie » et « Travail » se caractériseraient par l’absence de promesses renouvelées, pour diverses raisons détaillées ultérieurement. En effet, les formes traditionnelles de participation politique (élections, partis politiques, syndicats, etc.) s’érodent. Les citoyens font face à un « désenchantement démocratique » et un sentiment puissant d’inégalités, notamment en matière d’accès aux services publics et de discriminations. Ces mutations rendent d’autant plus prégnant le « défi permanent d’incarner le projet radical de “souveraineté populaire” », face aux « luttes de pouvoirs et à la tension perpétuelle entre principe de représentation et idéal de participation directe »222. Enfin, le pacte « Travail » nécessiterait un renouvellement du compromis fordiste. En effet, pour une part importante de la population, le travail n’est plus une source d’émancipation ni d’épanouissement, et les promesses associées à ce pacte (ascenseur social, reconnaissance sociale, sens du et au travail) ne sont plus tenues.
Ainsi, les fondements du contrat social nécessitent d’être renouvelés et refaçonnés, à travers un changement global et systémique des représentations et des pratiques politiques. Cette nécessité ressort tout particulièrement de l’analyse des cahiers de doléances. Or, comment conduire ce changement ? Dans quelle temporalité ? L’étude menée par l’IDDRI précise qu’« aucune proposition politique à court terme ne peut y répondre pleinement »223. La sociologie du changement cherche depuis longtemps à comprendre les processus d’évolution des politiques publiques. Les changements se composent le plus souvent de moments de bascule, qui s’appuient sur des micro-changements sur le temps long, et s’opèrent quand des fenêtres d’opportunité se présentent224. Cela fut notamment le cas en 1789 (Révolution française), en 1933 (arrivée au pouvoir d’Hitler), en 1945 (fin de la Seconde guerre mondiale et début des Trente Glorieuses, soutenues par des politiques économiques d’inspiration keynésienne) et en 1980 (chocs pétroliers)225.
Pour comprendre les changements actuels, plusieurs lectures macroéconomiques, ou « macro- politiques » témoignent d’une rupture structurelle : entre société industrielle et société post-industrielle226 ou entre société industrielle et « nouveau régime écologique »227. Ces deux grilles de lecture mettent en avant les bouleversements engendrés par le passage d’un monde « infini » à un monde « fini ». Face à ces mutations, un changement de « conflit structurant » serait à l’œuvre. Les luttes sociales au sein de la société industrielle s’organisaient autour de la maîtrise des conditions de production et de redistribution des richesses. Ce conflit aurait déterminé les règles du jeu de la démocratie représentative et de la démocratie sociale. Au tournant du XXIe siècle, la réponse aux conséquences du changement climatique, le modèle de « Terre habitable » souhaité et la redistribution des ressources planétaires dans un monde fini constitueraient le nouveau conflit structurant. À cet égard, la crise sanitaire liée à la COVID 19 aurait pu agir comme un moment de bascule, les représentations politiques et les débats se cristallisaient alors autour de la construction du « monde d’après », tout particulièrement en France, où le mouvement des Gilets jaunes durait depuis déjà un an. Or, depuis lors, la relative continuité des politiques publiques témoigne d’une absence de changement, nourrissant encore une fois la déception face à des promesses non tenues.
En matière de construction de récits communs, le psychanalyste René KAËS distinguait trois types de positions psychiques communes à un groupe228. Ces positions permettent de fonder l’organisation sociale. Alors que la position idéologique se traduit par un dogme, une doctrine ou une théorie, la position mythopoïétique s’incarne dans des mythes, des objets culturels, qui permettent de donner du sens aux origines, à la mort, au but et au destin du groupe. La pérennité de nos institutions sociales serait donc renforcée si ces dernières s’appuyaient sur la production de tels objets culturels.
Ainsi, quels récits alternatifs proposer ? Quels imaginaires mobiliser, notamment au niveau local ? Le CESER Nouvelle-Aquitaine a apporté une première réponse à ces questions en 2020, en consacrant un rapport à « l’urgence de transformer demain »229.
En outre, face aux notions de « croissance » et de « performance », des récits alternatifs se construisent, notamment autour de la « robustesse » (cf. glossaire)230. Toutefois, d’autres récits alternatifs, fondés sur une conception autocratique, autoritaire voire libertarienne, recueillent de plus en plus l’adhésion de la population et contribuent à la montée au pouvoir de dirigeants autocratiques, aux États-Unis et en Amérique du Sud, mais également en Europe. Cet idéal s’incarne notamment dans la création de nouvelles zones franches, régies par des entreprises multinationales, qui fixent leurs propres règles en dehors de tout cadre démocratique231. Face au nouveau conflit structurant, la redistribution des ressources et la gestion des flux migratoires devraient s’opérer, selon ces discours, par la force et la conquête de l’espace est présentée comme une alternative sérieuse face à l’inhabitabilité future de la Terre.
Enfin, la construction de nouveaux récits se heurte à l’accélération des mutations sociales, politiques et économiques. L’évolution des technologies et l’instabilité politique internationale sont notamment à l’origine de cette accélération. L’intensification de l’interdépendance entre les systèmes économiques et politiques implique également qu’une crise localisée peut dorénavant s’étendre rapidement à d’autres États. Ces éléments sont accentués par la recrudescence des aléas climatiques, en raison du dérèglement climatique. Dans un tel contexte, la difficulté à anticiper et se projeter concerne aussi bien les responsables politiques que les citoyens. L’incertitude concernant les conditions de vie présentes et futures accentue le sentiment de déclin chez certaines catégories de la population. Pour autant, il est de la responsabilité des élus et élues d’anticiper ces évolutions et d’inscrire leurs politiques dans des stratégies de long terme, qui dépassent les temps électoraux.
3.1.3 La rupture du contrat social pour une partie de la population et ses effets sociaux et politiques
Comme nous l’avons vu, l’étude de l’IDDRI met en avant que si un des pactes au fondement du contrat social est rompu pour une catégorie de la population, alors l’ensemble du contrat social est rompu. Or, l’analyse des doléances fait état d’une telle rupture. Les contributeurs et contributrices s’expriment au nom d’un « nous », parfois accompagné d’un « nous, les petits » face à « vous, les grands », qui n’a plus le sentiment d’appartenir à la norme sociale, c’est-à-dire de bénéficier des promesses sous-tendues par le contrat social et de consentir pour cette raison, aux contraintes qu’il suppose. La diversité des doléances montre que l’ensemble des quatre pactes sont concernés. Les conditions de vie et d’exercice de la citoyenneté, dans ses dimensions politiques, économiques et sociales, n’apparaissent plus « dignes » ou « décentes ».
Les doléances témoignent tout particulièrement d’une déception face aux promesses non tenues du pacte « Travail », malgré la croyance dans les récits inhérents à ce pacte. Selon ces récits, les devoirs des travailleurs s’accompagnent de droits en matière de sécurité sociale. Le temps consacré au travail et la réalisation d’un effort productif sont consentis en échange d’une reconnaissance pécuniaire (rémunération) et symbolique (utilité sociale). La hiérarchie sociale est acceptée car elle repose sur une logique méritocratique et que chacune et chacun dispose a minima de conditions de vie dignes. Le mouvement des Gilets jaunes et les cahiers de doléances montrent que les mutations évoquées précédemment ont rendu ces récits de plus en plus caducs pour une partie de la population.
Plusieurs travaux ont ainsi conclu à la « fin du progrès générationnel »232. En effet, si les trajectoires d’ascension sociale existent toujours, elles semblent moins fréquentes. L’analyse par générations conduite par Louis CHAUVEL a montré que les générations nées entre 1945 et 1955 ont connu les conditions les plus favorables en matière d’ascension sociale par rapport aux générations précédentes et aux générations suivantes. La crise des années 1980 et les importantes mutations socio-économiques qui l’ont suivie expliquent notamment la fin de ce « progrès intergénérationnel ». L’annexe 19 développe l’analyse de l’évolution de la mobilité sociale.
Or, le fait qu’une génération ait bénéficié de conditions de mobilité sociale particulièrement favorables a renforcé la croyance dans le progrès intergénérationnel. Aujourd’hui, la mobilité sociale ascendante est moins fréquente mais des trajectoires sociales ascendantes existent toujours. Le déclassement (défini en termes de mobilité sociale descendante) semble donc surestimé dans les représentations sociales. Plus que le déclassement, le sentiment de déclassement a augmenté et est nourri par divers phénomènes qui subsistent ou s’accroissent : les inégalités de revenus et de patrimoine, la compression de l’échelle des salaires, la dévalorisation des diplômes, les mutations du travail, du salariat et des conditions de travail, la disparition des services de proximité et des lieux de socialisation dans certains territoires ruraux et l’augmentation du taux de pauvreté233.
Le sociologue Antoine BERNARD DE RAYMOND analyse le mouvement des Gilets jaunes comme l’illustration d’une « crise de la reproduction des catégories populaires »234. L’analyse des doléances, et notamment des récits de vie des femmes, témoigne également de cette crise. Ces difficultés sont particulièrement visibles dans la « crise des seuils de la vie ». Le passage à l’âge adulte et le passage entre la vie active et la retraite se traduisent par des difficultés vécues comme croissantes. Les individus qui les vivent font quotidiennement face au sentiment de « déclassement » de leurs enfants et petits-enfants. Alors qu’ils et elles ont le sentiment d’avoir travaillé dur toute leur vie, les jeunes retraités perçoivent des retraites modestes et constatent que leurs enfants ne connaissent pas des conditions de vie meilleures que les leurs. Parfois, ces conditions de vie s’avèrent pires que celles qu’ils et elles ont connues. Or, les personnes à la retraite ont rédigé une part non négligeable des doléances. Ces personnes ont donc connu une situation en moyenne meilleure que celles de leurs enfants, comme le montrent les travaux de Louis CHAUVEL, dans un monde qui était toujours pensé comme « infini ». Alors que les perspectives d’ascension sociale étaient importantes, la croyance en la méritocratie s’est renforcée et le « mérite », lié aux efforts scolaires et aux efforts dans le travail, s’est imposé comme une valeur fondamentale.
Depuis les années 1990, alors que les jeunes adultes croient en l’idéal méritocratique et jouent le jeu du système scolaire en poursuivant leurs études, ils et elles rencontrent des conditions d’entrée sur le marché du travail particulièrement difficiles, un niveau de vie modeste, des conditions de travail dégradées, un accès complexe à la propriété et une augmentation des dépenses contraintes, notamment dues au logement et aux déplacements domicile-travail, comme nous le verrons. Dans ces conditions, ces jeunes adultes restent parfois dépendants de l’aide financière de leurs parents, percevant eux-mêmes de modestes retraites. Ainsi, pour les catégories populaires et moyennes, deux idéaux s’érodent : la capacité à s’autonomiser du foyer familial et à vivre dignement (quitter le domicile familial, avoir un travail, former un couple, fonder une famille) ; la capacité à offrir des conditions de vie meilleures à ses enfants et finir sa vie dans de bonnes conditions, grâce aux fruits de son travail.
Ces processus ont des effets importants sur les représentations que les individus ont d’eux-mêmes et de la société. Autrement dit, ils ont des effets sur leur socialisation et leur politisation. La non-reconnaissance de l’effort fourni au travail est un élément particulièrement structurant chez plusieurs catégories sociales qui se sont exprimées dans les cahiers de doléances et mobilisées au sein du mouvement des Gilets jaunes : les retraités et retraitées, les femmes du secteur du care connaissant des conditions de travail particulièrement difficiles (volume d’heures important, travail de nuit, temps fractionnés), les métiers du secteur routier, les artisans, commerçants et chefs de petites et moyennes entreprises ainsi que les agriculteurs et agricultrices. Les représentations sociales se cristallisent ainsi autour de la valeur « travail ». Il ne s’agit pas d’une volonté de « travailler moins » mais d’une volonté de « vivre dignement de son travail », qui passe notamment par une meilleure reconnaissance sociale et une plus forte justice sociale et fiscale.
Chez une part de ces catégories sociales, l’attachement à la « valeur travail » se traduit par une « conscience sociale triangulaire », comme évoqué précédemment (cf. glossaire et partie II). Benoît COQUARD analyse dans d’autres termes ce phénomène chez les jeunes adultes de milieux ruraux peu denses, dont la conscience sociale s’articulerait autour d’un « déjà nous »235. Ces jeunes font face à de nombreuses difficultés au moment de leur entrée sur le marché du travail, dans des territoires au taux de chômage élevé, car durablement marqués par la crise structurelle depuis les années 1970 et les vagues de délocalisation. La concurrence pour obtenir un poste est rude. Dans ce contexte, les plus dotés en ressources économiques et culturelles quittent le territoire. Une différence s’établit entre « ceux qui partent » et « ceux qui restent »236. En outre, dans certains territoires ruraux, la vie associative et sportive a diminué. Les cafés-épiceries des villages ferment. En interrogeant les jeunes de ces territoires et leurs parents, Benoît COQUARD a noté une différence importante. Les parents fréquentaient ces différents lieux d’échange et de rencontre, ce qui permettait selon eux de se confronter à des personnes moins proches, aux idées potentiellement différentes. Le chercheur montre que pour la génération suivante, les espaces d’interaction (« réseaux de sociabilité ») se recentrent autour de groupes d’amis restreints, relativement fermés aux nouveaux membres, et qui préfèrent se retrouver chez eux et entre eux. Ces groupes d’amis s’avèrent cruciaux afin d’une part, de trouver du travail et d’autre part, de maintenir une « bonne réputation », dans des espaces ruraux où l’interconnaissance est très forte et l’information se diffuse vite. Il s’agit de se distinguer des « cas’soc », des « alcolos » et des « drogués ». Ces facteurs sociaux se traduisent par des représentations sociales singulières. Au « nous, les petits » contre « eux, les grands », se substitue un « déjà nous ». Dans un contexte de concurrence exacerbée, l’idée d’une « solidarité limitée » aux membres du groupe d’amis se développe, et se traduit politiquement par un « déjà nous » contre les « étrangers » et les « assistés ».
Néanmoins, Benoît COQUARD rappelle que la disparition des lieux d’échange et de rencontre n’engendre pas un rapport individualiste à la société, selon lequel les individus arrêteraient d’avoir des discussions sur la politique et seraient passifs face aux discours médiatiques. Au contraire, les personnes enquêtées continuent de parler de politique dans des groupes d’amis restreints et portent un regard critique sur les discours médiatiques. Selon les mots du chercheur, ils et elles « se battent pour continuer de dire nous »237. Pour autant, les idées sont homogénéisées, les idées divergentes sont marginalisées et condamnées. Leur conscience sociale se sédimente ainsi autour d’un « déjà nous ».
Une autre clé de lecture réside dans l’expression à travers les doléances d’un « libéralisme entrepreneurial », qui permet de mieux comprendre « les contradictions d’un modèle où l’initiative individuelle cohabite avec une forte demande de soutien public, dans un contexte de défiance croissante vis-à-vis des institutions et de la fiscalité »238. Benoît COQUARD propose une approche complémentaire à cette notion. Étudiant les territoires ruraux de la Lorraine, marqués par la désindustrialisation et des taux de chômage importants, le chercheur propose de dépasser les conceptions classiques en matière de sentiment d’abandon, pour comprendre plus finement les représentations politiques des catégories populaires de ces territoires239.
En effet, l’État se retire mais il n’est pas absent de ces territoires, dans la mesure où il les encadre à distance. La « violence symbolique de la bureaucratie » est accentuée par le recentrement des services dans les grands centres urbains. Or, l’État reste présent sur ces territoires à travers les nombreuses réglementations qui encadrent la vie quotidienne en milieu rural : radars routiers, réglementations diverses, etc. Ainsi, selon Benoît COQUARD, les populations de ces territoires ressentent que « l’État ne satisfait plus les demandes qu’on lui adresse mais multiplie les exigences ». Il apparaît ainsi comme « privateur de libertés » car prescripteur de normes qui remettent en cause le « mode d’habiter » propre aux territoires ruraux, comme l’illustrent les doléances (cf. partie II). La limitation de la vitesse à 80 km/h en serait une énième illustration. Comme nous l’avons vu, il s’agit d’un des facteurs principaux qui permet de comprendre les importantes mobilisations de Gilets jaunes dans certains territoires.
Ces représentations sont également visibles dans les doléances. Elles sont en effet associées à une volonté de « ne dépendre de personne » et de vivre dignement de son travail. Une part significative des doléances précise qu’il ne s’agit pas de demander plus d’aides sociales. De telles représentations mettent l’accent sur l’insuffisance des revenus du travail, malgré les efforts fournis. Elles dissimulent également la crainte d’être assimilé aux « assistés ». Les aides sont perçues comme dévalorisantes. En outre, selon les travaux de Benoît COQUARD, l’accès aux aides est vécu comme un « parcours du combattant », particulièrement dégradant, qui expose au surcontrôle (nombreux formulaires administratifs) et rappelle le parcours scolaire, souvent vécu comme un « échec ». Au contraire, les efforts liés au travail (« ceux qui bossent ») et le statut d’auto-entrepreneur sont mis en avant. Ces représentations peuvent conduire certaines et certains à vouloir se distinguer des plus précaires. Les « assistés » ou les « immigrés » apparaissent alors comme des « boucs émissaires » face au retrait de l’État. Le « nous » peut prendre dans ce cas une dimension xénophobe et raciste.
Ainsi, selon Benoît COQUARD, ces catégories de la population expriment moins un « sentiment d’abandon » qu’une volonté de « s’en sortir » ou de « vivre dignement » comme l’expriment certaines doléances, sans dépendre de personne, « sans être aidées, sans avoir à réclamer ». Dans ce cas, l’État devient une « figure de l’urbanité ». Il constitue un modèle de société repoussoir, associé aux « modes d’habiter » urbains. La demande de services de proximité s’accompagne donc d’une demande d’autonomie et d’une forte défiance.
3.1.4 Concilier solidarité collective et émancipation individuelle
Ce discours met ainsi en tension un idéal « d’autonomie » et « d’émancipation » individuelle, d’un côté, et les processus qui garantissent la solidarité et un cadre protecteur pour toutes et tous, de l’autre. À ce sujet, l’analyse historique dressée par l’IDDRI conclut à un « accroissement global de l’autonomie dans les sociétés occidentales modernes ». En effet, le XIXe et le XXe siècles « ont renforcé la capacité des individus à choisir leur travail et leur rôle dans la société, à développer leur mode de vie et à améliorer leurs conditions de vie par la consommation »240. Or, la demande d’autonomie et de liberté évolue au fil du temps. Pensée comme un droit fondamental et figurant dans notre devise nationale, la liberté n’est pas une réalité individuelle que la société souhaiterait limiter. Au contraire, la liberté est issue d’un processus collectif visant à la renforcer à travers « l’accès à la consommation, la vie démocratique, les conditions de travail et la mise en place d’un cadre de vie protecteur »241. Il ne s’agit pas d’un processus mécanique mais du résultat de processus conflictuels. L’émancipation est garantie par « [des] ressources et [des] institutions qui la rendent accessible dans la pratique ». Toutefois, les discours promouvant l’individualisation et la responsabilité individuelle peuvent avoir l’effet inverse. Les politiques qui en émanent ont parfois pour effet d’amoindrir les possibilités d’émancipation individuelle pour une partie de la population. En outre, la gestion des services publics peut renforcer le sentiment de déshumanisation des individus. La figure du citoyen, dont il s’agit de garantir les droits fondamentaux, est diluée derrière celle de « l’usager », consommateur de services dont il s’agit d’optimiser la gestion tout en améliorant la qualité.
Ainsi, solidarité (cohésion collective) et émancipation (liberté individuelle) vont de pair. Dans une société où la division du travail est particulièrement forte, se traduisant par des logiques de spécialisation professionnelle, les individus ont d’autant plus besoin les uns des autres242. Comme le rappelle l’IDDRI, la valorisation de l’individu selon une conception humaniste favorise les valeurs d’altruisme et de solidarité.
Ainsi, comment comprendre les doléances qui ont pu être présentées, tout comme le mouvement des Gilets jaunes243, comme l’expression d’intérêts individuels sans cohérence collective, voire de « préoccupations individualistes » ?
Le psychanalyste Didier ANZIEU a décrit la manière dont l’individu craint constamment d’être dilué au sein d’un groupe. Le « nous » menace le « je ». Cette tension se résout grâce à l’inscription de l’individu dans un groupe qui présente une unité cohérente (la famille, un groupe social, une nation, une équipe professionnelle). À l’échelle d’un État, cette unité repose sur des valeurs communes, telles que nos valeurs républicaines. Or, alors que la solidarité au niveau national et dans le monde du travail est vécue comme dégradée, et que les lieux de sociabilités disparaissent dans certains territoires ruraux, les valeurs de solidarité sont reconstruites au niveau local et se recentrent sur des groupes restreints (groupes d’amis, famille), selon une conception du « déjà nous », évoquée précédemment. En outre, le mouvement des Gilets jaunes et les doléances ont exprimé que les valeurs républicaines constituaient aujourd’hui des leurres, au regard des inégalités sociales et de la distance entre les responsables politiques nationaux et certaines catégories. Face à la déliquescence de cette unité, une nouvelle unité s’est créée autour d’un « nous », qui visait à dépasser les différences internes au groupe et formuler des revendications communes, fondées sur une actualisation des valeurs républicaines.
Par ailleurs, nous avons vu que légitimer les récits de vie conduit à des effets de politisation et de socialisation et des montées en généralité, qui contribuent à redéfinir l’intérêt général, en y intégrant des problèmes sociaux invisibilisés dans les espaces médiatiques et politiques. Ensuite, le rapport à la fiscalité dans les cahiers de doléances témoigne, selon les chercheurs, d’une conception contractuelle de la « citoyenneté ». La citoyenneté est associée à un « lien matériel » et un « principe de réciprocité stricte : le travail et le paiement de l’impôt sont ces contributions au bien commun qui permettent d’exiger, en retour, reconnaissances et ressources »244. Il s’agit d’un « moyen d’établir l’équité sociale ».
Comme évoqué précédemment, le « je » de l’individu est inscrit dans une conscience collective, souvent associée au « nous », qui partagent les mêmes conditions de revenus et/ou subissent les mêmes inégalités territoriales. Ces contributions appellent à un renforcement de la cohésion territoriale et sociale et la diminution des inégalités.
Toutefois, comme vu précédemment, la quête d’autonomie s’exprime dans la volonté de « vivre dignement de son travail », et non pas de « demander plus d’aides ». Les récits associés à l’autonomie sont parfois imprégnés de la « volonté de ne dépendre de personne ». Ces récits sont donc à mettre en cohérence avec les conceptions de l’État comme privateur de libertés, tout particulièrement au niveau local, et l’intériorisation fataliste qu’il ne faut plus rien attendre des pouvoirs publics.
La tension entre autonomie et cohésion sociale constitue donc un enjeu primordial dans les sociétés contemporaines où la division du travail est particulièrement forte et où les conceptions de l’interaction individu-société sont imprégnées par des récits valorisant l’indépendance, la réussite individuelle et la responsabilité individuelle.