1.2 La grande diversité des cahiers de doléances : qui, où, comment ?
Après avoir rappelé leur contexte d’émergence et de rédaction, il convient d’analyser les caractéristiques des cahiers de doléances. Il s’agira de rappeler qu’ils constituent un espace d’expression singulier, qui fait l’objet de divers travaux de recherche. Seront ensuite analysés le profil des contributeurs et contributrices (1), les territoires les plus mobilisés (2) et les destinataires des doléances (3).
1.2.1 Un espace d’expression singulier ayant suscité divers travaux de recherche
Il convient tout d’abord de préciser que les cahiers de doléances n’ont constitué qu’un des espaces d’expression au cours du mouvement des Gilets jaunes, puis du Grand débat national.

Figure 2 : Schéma récapitulatif des espaces d’expression citoyenne mis en place au cours du mouvement des Gilets jaunes et du Grand débat national
Schéma réalisé par les auteurs et autrices du présent rapport.
Source de données : DELLA SUDDA et PATIN, 2024, art. cit.
Le schéma ci-dessus présente les différents espaces d’expression en fonction des acteurs les ayant initiés, et identifie les prestataires privés chargés d’analyser les corpus recueillis. Le nombre total des contributions est rappelé en annexe pour les cahiers de doléances et les diverses plateformes numériques mises en place (cf. annexe 5). Il convient de préciser que tous les cahiers rédigés sur les ronds-points n’ont pas été transmis aux Archives.
Face aux limites des synthèses produites par les prestataires privés70, des chercheurs et chercheuses, des groupes de citoyennes et de citoyens et des collectivités se sont mobilisés afin d’étudier plus finement la forme et le contenu des cahiers de doléances. Ces travaux terminés ou en cours sont recensés en annexe (cf. annexe 6). Ces analyses diffèrent en fonction de l’échelle étudiée (nationale ou locale) et de l’approche analytique. On distingue deux approches :
- Au niveau national, des analyses sémantiques et spatiales de l’ensemble du corpus numérisé. Ces analyses portent sur l’ensemble des cahiers au niveau national. Elles visent à étudier les thématiques récurrentes dans les cahiers et leur répartition géographique, afin d’étudier l’hypothèse de différences territoriales.
- Au niveau local, des analyses fondées sur une approche qualitative voire monographique privilégient l’échelle départementale ou communale. Ces travaux émanent de diverses disciplines (linguistique, archivistique, science politique) et offrent une analyse fine et complémentaire des cahiers de doléances.
Le recensement de ces travaux met en lumière que la Nouvelle-Aquitaine est la région la plus étudiée à l’échelle locale, notamment grâce au projet de recherche « Doléances ». Les cahiers de doléances de quatre départements (Charente-Maritime, Creuse, Gironde, Landes) font l’objet de travaux toujours en cours (cf. annexe 7).
En outre, des citoyennes et citoyens contribuent à l’analyse des cahiers de doléances. Parfois regroupées en associations (Les Doléances, Rendez-les-doléances, Collectif des sans voix), ils et elles constituent des réseaux de « recherches profanes »71. En Nouvelle-Aquitaine, des habitantes et des habitants se mobilisent dans le cadre de recherches « participatives » et contribuent à la retranscription des contributions, comme en Gironde, en Creuse et dans les Landes.
1.2.2 L’expression d’une population diverse et une forte participation des catégories âgées et précaires
Qui sont les contributeurs et les contributrices aux cahiers de doléances ? Trois remarques préalables doivent être formulées. Premièrement, certaines contributions ont été rédigées par des élus et élues locaux ou de manière collective. Elles semblent minoritaires dans l’ensemble du corpus (seulement 4 % en Charente-Maritime)72, mais témoignent d’une démarche singulière. Ces contributions collectives ont été rédigées par des groupes d’individus (associations, etc.) et prennent la forme de pétitions ou de documents imprimés préalablement et collés dans les cahiers. Les contributions des associations reflètent un phénomène classique dans les dispositifs de participation citoyenne : les associations et groupes d’intérêt peuvent utiliser ces dispositifs selon diverses stratégies pour porter leurs revendications73.
De manière moins classique, des groupes de Gilets jaunes ont parfois collé une synthèse de leurs revendications dans les cahiers (cf. annexe 8).
Deuxièmement, concernant les contributions individuelles, une majorité est signée (seule la signature est présente sans le nom et le prénom) ou transmet des coordonnées (61 % des contributions étudiées en Gironde ; 72 % en Charente-Maritime)74. Le fait de signer semble encouragé par le support écrit (contrairement à l’anonymat sur les réseaux sociaux) et la nature de l’exercice (répondre à une lettre du président de la République). Ces éléments témoignent de la volonté qu’une réponse soit apportée aux doléances.
Enfin, seule une faible part des contributions confère des informations sur les caractéristiques sociales des contributeurs (genre, âge, situation professionnelle, etc.)75, tout comme les contributions sur la plateforme en ligne76. Ces différences s’expliquent également par des demandes d’identification différentes selon les communes77.
Peu d’informations sont donc disponibles au sujet des contributions individuelles, excepté le lieu de résidence connu ou supposé. Ne pas donner d’information sur son identité sociale peut être interprété comme une volonté de donner un caractère « universaliste » aux doléances, comme nous le verrons78. Pour autant, de grandes tendances ont été identifiées concernant le profil des contributeurs et des contributrices. Ces hypothèses semblent se confirmer au regard des résultats similaires observés dans divers départements de Nouvelle-Aquitaine (Charente-Maritime, Creuse, Landes, Gironde). Cette identification est rendue possible par une analyse fine des informations transmises dans le corps des contributions.
Ainsi, lorsque le genre est mentionné, les hommes semblent plus nombreux que les femmes79. En outre, les femmes semblent s’exprimer davantage à partir de leur expérience personnelle (récits de vie), et les hommes à partir de leur opinion. Lorsque la profession est déclarée, on observe une forte représentation des femmes actives dans les métiers du care (employés ou employées dans des établissements d’accueil pour personnes âgées)80. Enfin, trois catégories de femmes semblent surreprésentées : les mères célibataires, les retraitées percevant de modestes retraites et les femmes en situation de handicap ou parentes d’une personne en situation de handicap.
Au sujet de l’âge et du statut social des individus, la surreprésentation des retraités est observée dans tous les territoires étudiés81. L’âge moyen des contributeurs semble plus élevé que celui de la population générale et « les participants de moins de 30 ans sont pour ainsi dire absents, ce que laisse deviner une forte présence des thèmes de santé, de vieillesse et de veuvage, notamment dans les cahiers de Gironde »82. Le constat est partagé en Île-de-France, où les contributeurs semblent plus âgés, moins fréquemment originaires des quartiers populaires et sensiblement plus aisés que la moyenne83.
Concernant les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), les profils sont relativement diversifiés. En Gironde, comme en Charente-Maritime, les personnes qui déclarent leurs professions sont le plus souvent des indépendants (artisans, commerçants, agriculteurs), des enseignants, des employés administratifs (catégorie C de la fonction publique), des personnes du secteur social ou des personnes en situation de précarité (invalidité, chômage, etc.). Magali DELLA SUDDA et Samuel NOGUERA formulent donc l’hypothèse que les cahiers auraient permis à des personnes habituellement éloignées des dispositifs de participation citoyenne de s’exprimer. Aux publics habituels des dispositifs participatifs, s’ajoutent « notamment les femmes ou des Français à la limite entre les classes moyennes et les classes populaires »84. Le peu d’informations sur la catégorie socio-professionnelle ne permet pas de confirmer ces hypothèses.
Enfin, les expressions explicites de Gilets jaunes semblent relativement rares dans les cahiers ouverts en mairie. Elles peuvent prendre la forme de documents (synthèse de revendications, tracts, etc.) insérés dans ces cahiers (cf. annexe 8). Les cahiers rédigés sur les ronds-points semblent relativement rares dans les Archives. Les analyses conduites au niveau départemental convergent sur la faible part des personnes s’identifiant comme Gilets jaunes85. Ces données semblent confirmer l’hypothèse selon laquelle les Gilets jaunes se sont davantage exprimés via les espaces d’expression qu’ils et elles ont créés eux-mêmes : les cahiers sur les ronds-points et la plateforme « Vrai débat ». Dans les cahiers ouverts en mairie, une part non négligeable des contributeurs se positionne en soutien au mouvement. Les positions sont ambivalentes entre sentiments positifs de solidarité et de sympathie, et critiques des violences, des effets sur l’économie. D’autres dénoncent la brutalité de la répression du mouvement. Une phrase est fréquente dans les cahiers de la Somme : « Je ne suis pas Gilet jaune, mais ». Ces éléments s’expliquent par le contexte de rédaction des cahiers décrit précédemment. L’évocation du mouvement et les revendications exprimées dans les cahiers révèlent une « perméabilité très forte entre deux espaces d’expression [le mouvement et les cahiers], avec des renvois qui sont parfois discrets, parfois plus explicites »86.
1.2.3 Les territoires les plus mobilisés
Concernant le profil des contributeurs et des contributrices, le lieu de résidence est connu ou supposé grâce au code postal des mairies dans lesquelles les doléances ont été rédigées. Après avoir étudié les caractéristiques territoriales de la mobilisation des Gilets jaunes (1), il est rappelé que toutes les communes n’ont pas ouvert de cahiers de doléances. Il s’agit ici d’identifier les territoires qui ont ouvert des cahiers et les territoires où les habitants et habitantes y ont le plus contribué (2).
1. Des mobilisations Gilets jaunes importantes dans certains territoires de Nouvelle-Aquitaine
Une importante mobilisation des territoires montagnards et charentais au début du mouvement
En premier lieu, il convient d’identifier les territoires où les mobilisations des Gilets jaunes ont été les plus nombreuses et pérennes. Or, cette analyse se heurte à plusieurs limites. D’une part, il est nécessaire d’agréger différentes sources de données87. D’autre part, le mouvement a considérablement évolué dans le temps, ce qui complexifie l’analyse de la répartition territoriale. Enfin, les analyses en valeurs absolues doivent être rapportées aux caractéristiques démographiques des territoires étudiés.
Si l’on tient compte de la répartition des lieux de rassemblement en valeurs absolues, la Nouvelle-Aquitaine figure parmi les régions les plus mobilisées au début du mouvement, de même que la Haute-Normandie, la vallée du Rhône, l’Alsace et la Bretagne occidentale88. En rapportantlenombre de manifestants au nombre d’habitants par département, il est possible d’identifier plus finement les départements qui se sont le plus mobilisés au début du mouvement89. Hervé LE BRAS en conclut que la carte des mobilisations épouse celle des « zones de France les moins peuplées (densité), et dans lesquelles la population a tendance à diminuer (déprise démographique) », ce que Roger BRUNET appelait la « diagonale du vide », aujourd’hui nommée « diagonale des faibles densités » afin d’être plus précis et de ne pas entretenir de stigmates péjoratifs sur ces territoires. Les Gilets jaunes révèlent donc les grandes différences qui existent entre territoires ruraux. Certains territoires ruraux s’avèrent particulièrement dynamiques, tels que la Vendée, et très peu de Gilets jaunes s’y sont mobilisés, par rapport à la population départementale. D’autres territoires ruraux, bien plus touchés par des causes structurelles de déprise (déprise démographique, accès difficile aux services de proximité) enregistrent d’importants niveaux de mobilisation.
Certaines enquêtes ont étudié plus finement les déterminants de ces différences territoriales. D’après leurs résultats, le facteur le plus significatif est la présence nombreuse des routes à 80 km/h. La hausse du prix des carburants apparaît comme un élément déclencheur, mais qui actualise un fort « potentiel latent de mobilisation », lié à la baisse de la limitation à 80 km/h90 .
En Nouvelle-Aquitaine, les différences territoriales au début de la mobilisation (rapportées à la population) peuvent être résumées ainsi :
- Une forte mobilisation dans les territoires qui appartiennent en grande partie aux zones de massif : les trois départements de la Région ex-Limousin (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne) et le département des Pyrénées-Atlantiques.
- Une mobilisation importante des deux départements charentais.
- Une mobilisation modérée (rapportée à la population départementale) du reste du littoral (Gironde, Landes) et de la Dordogne.
- Une mobilisation plus faible (rapportée à la population départementale) dans le Lot-et-Garonne et la Vienne.
Des mobilisations souvent pérennes
L’évolution du mouvement permet de mieux comprendre ces différences territoriales. Les résultats présentés ici s’appuient sur des valeurs absolues et devraient être complétés par des analyses rapportées au nombre d’habitants des territoires concernés. En se fondant sur ces valeurs absolues et sur les données du ministère de l’Intérieur : les territoires les plus mobilisés dans la durée ont été « la vallée de la Seine, le nord des Hauts de France (métropole lilloise), le cœur de l’Île-de-France (agglomération parisienne), les littoraux méditerranéens urbanisés ainsi que les métropoles lyonnaise et bordelaise, les espaces frontaliers urbanisés de l’est »91. Ces résultats invitent à nuancer les conclusions trop hâtives sur une division entre le sud-ouest qui aurait été très mobilisé par rapport au nord-est de la France.
En Nouvelle-Aquitaine, les rassemblements locaux et décentralisés semblent durables en Charente et en Charente-Maritime, ainsi qu’en Dordogne, puis dans une moindre mesure dans le Lot-et-Garonne et les Landes. Les lieux de mobilisation semblent également avoir augmenté en Creuse et en Corrèze.
Certaines agglomérations ont connu dès le début du mouvement d’importants rassemblements, notamment plusieurs villes de Nouvelle-Aquitaine : « Bordeaux (2 500 Gilets jaunes comptés par les forces de l’ordre), Poitiers (2 300), Angoulême »92. Or, le mouvement s’est progressivement structuré autour « des manifestations hebdomadaires au sein d’agglomérations plus ou moins importantes », alors que ces manifestations se ritualisaient en « actes » et que de nombreux rassemblements sur les ronds-points étaient démantelés. Bordeaux, comme Toulouse, ont connu les manifestations les plus importantes hors de l’agglomération parisienne 93.
Des périurbains et des ruraux rejoints par des urbains
Au vu du caractère « décentralisé » du mouvement, plusieurs commentateurs ont abouti à la conclusion qu’il s’agissait d’une mobilisation de la « France périphérique ». Or, si les territoires ruraux et périurbains se sont fortement mobilisés, les populations des grands centres urbains n’étaient pas absentes au sein du mouvement. En effet, plusieurs enquêtes montrent que le mouvement des Gilets jaunes a débuté dans les territoires ruraux et périurbains et que les populations des grandes villes ont progressivement rejoint le mouvement. Au début du mouvement, la répartition des rassemblements sur le territoire témoigne du « caractère local et décentralisé du mouvement »94 et les noms des groupes Facebook créés pour organiser ces rassemblements font explicitement mention de la ville ou du département concerné 95.
L’analyse des lieux de mobilisation et du lieu de résidence des Gilets jaunes permet de mieux comprendre l’évolution du mouvement. Les premiers lieux de mobilisation ciblent les infrastructures routières (ronds-points, péages et parkings gratuits, radars endommagés) puis les zones industrielles et d’activités (dépôts, entrepôts) 96. Ces lieux reflètent le cadrage économique de la mobilisation (lutte contre la hausse des prix des carburants et plus largement, contre la « vie chère », justice sociale et fiscale) dans les périphéries productives. Au cours du mouvement, et en raison du démantèlement des ronds-points par le Gouvernement, les lieux de mobilisation se sont davantage concentrés dans les centres urbains, ciblant des administrations (préfectures, etc.) conformément à un cadrage davantage « politico-institutionnel » (revendications liées à la moralisation de la vie politique et aux réformes institutionnelles telles que le référendum d’initiative citoyenne [RIC]).
Concernant les lieux de résidence des manifestants et manifestantes, la part des personnes résidant dans des communes rurales et périurbaines est particulièrement élevée au début du mouvement. Au cours du mouvement, cette part diminue au profit des personnes résidant dans des communes urbaines, et notamment les métropoles, à mesure que le cadrage des revendications s’ouvre aux revendications démocratiques et institutionnelles. Comme résumé précédemment, des « militants métropolitains plus expérimentés et socialisés à gauche rejoignent ainsi les Gilets jaunes à mesure qu’ils s’emparent des questions démocratiques et de justice sociale (…), mais aussi qu’ils centralisent la mobilisation (…) » 97.
Enfin, le mouvement témoigne d’une « politisation du proche » car les personnes mobilisées habitaient à proximité des rassemblements sur les ronds-points. 90 % des Gilets jaunes mobilisés sur les ronds-points habitaient à moins de vingt kilomètres des ronds-points, et 46 % à moins de cinq kilomètres 98. En outre, il semble que les habitants et habitantes des zones périurbaines et rurales aient rejoint les grandes manifestations des centres-villes alors qu’elles se ritualisaient en « actes ». En effet, en moyenne, près d’un tiers des manifestants et manifestantes habitaient à plus de vingt kilomètres des lieux de manifestation, et 10 % à plus de 50 kilomètres.
2. Toutes les communes n’ont pas ouvert des cahiers de doléances
Qu’en est-il des cahiers de doléances ? Quels territoires ont ouvert le plus de cahiers de doléances (2) ? Quels territoires ont connu une forte participation dans ces cahiers (3) ? Les données présentées ci-dessous s’appuient sur les travaux de recherche toujours en cours de Catherine DOMINGUÈS, Laurence JOLIVET et Sabine PLOUX99.
La Nouvelle-Aquitaine : une situation intermédiaire
D’abord, toutes les communes n’ont pas systématiquement ouvert des cahiers de doléances. Sur l’ensemble des communes de France, 17 014 communes ont ouvert des cahiers et 603 cahiers sont restés vides, « soit 49 % des 34 970 communes françaises en janvier 2019 »100. 16 411 communes ont donc ouvert un ou plusieurs cahiers, contenant au moins une contribution.
Rapportées au nombre de communes par département, des différences notables apparaissent entre des départements où plus de la moitié des communes ont ouvert des cahiers de doléances et des départements où, au contraire, peu de communes ont ouvert des cahiers. Les figures 4 et 5 montrent que « la plus forte participation des communes se situe le long d’un axe nord-ouest au sud-est et dans les départements et régions d’outre-mer (DROM). Le sud-ouest, le nord-est et la Corse ont globalement moins participé »101. Ainsi, la Région Nouvelle-Aquitaine présente une situation intermédiaire par rapport au reste de la France : rapportées au nombre de communes par département, moins de communes ont ouvert de cahiers en Nouvelle-Aquitaine que dans d’autres régions, telles que la Bretagne ou la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). Dans chacun des départements de ces régions, plus de la moitié des communes ont ouvert des cahiers. Toutefois, plus de communes ont ouvert des cahiers en Nouvelle-Aquitaine que dans les régions du nord et du nord-est de la France (Normandie, Grand-Est, Hauts-de-France) et le sud de l’Occitanie. En effet, dans tous les départements de Nouvelle-Aquitaine, la part des communes ayant ouvert des cahiers est supérieure à 35 %.
Cette analyse met également en lumière des différences infrarégionales, par ordre décroissant :
- Les communes de Charente-Maritime ont quasiment toutes ouvert un ou plusieurs cahiers (95 %) (bien que certains cahiers soient restés vides), ce qui en fait le deuxième département de France en la matière, derrière Paris où 100 % des communes ont ouvert un ou plusieurs cahiers.
- Le département de la Vienne se caractérise également par une forte part de communes ayant ouvert un ou plusieurs cahiers (environ 80 %)102.
- Ce taux est plus modéré (entre 50 % et 65 %) pour les départements de l’ex-Région Limousin (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne) ainsi que les Landes, le Lot-et-Garonne, la Gironde et la Dordogne.
- Les départements des Pyrénées-Atlantiques, de la Charente et des Deux-Sèvres se caractérisent par les taux les plus faibles de Nouvelle-Aquitaine (entre 35 et 50 %).
Rapportées au nombre d’habitants, des possibilités d’expression plus grandes dans les petites villes et les centres urbains intermédiaires
Les différences entre territoires urbains et ruraux peuvent également être analysées, notamment au prisme de la densité des communes (selon la grille en 7 catégories, élaborée par l’INSEE). Ainsi, bien que le mouvement de collecte ait été initié par les maires ruraux, la mise en place des cahiers a été massive dans les centres urbains (catégories 4 à 7) et moins répandue dans les bourgs et les communes rurales (catégories 1 à 3)103. Rapportées au nombre d’habitants de chaque type de communes, « ce sont les communes des petites villes et des centres urbains intermédiaires (catégories 4 et 6) qui ont donné la possibilité au plus de personnes de contribuer. Parmi les communes d’habitat rural dispersé (catégorie 1 et 2), ce sont les communes les plus peuplées qui ont le plus participé à la collecte (catégorie 2, environ 1/3 des communes comptant environ les 2/3 de la population) » (cf. annexe 9). Néanmoins, certaines personnes résidant dans des communes qui n’avaient pas ouvert de cahiers de doléances se sont parfois déplacées dans les communes voisines qui en avaient ouvert, comme le montre l’analyse des contributions.
Les facteurs qui permettent d’expliquer l’ouverture ou non de cahiers dans les communes semblent être liés à la taille des communes (nombre d’habitants), comme le confirme l’exemple du département de la Vienne104, et à des facteurs plus politiques. En effet, au cours de l’enquête de terrain conduite sur les Landes, les communes qui n’ont pas ouvert de cahiers avancent des raisons liées à la taille des communes (« nous sommes des petites communes ») et aux moyens humains des mairies (faible plage horaire d’ouverture des mairies). Toutefois, certaines communes de plus de 10 000 habitants n’ont pas ouvert de cahiers. Dans ces cas, les facteurs semblent davantage liés à des considérations politiques. À notre connaissance, ces facteurs n’ont cependant pas fait l’objet d’une analyse approfondie et ces hypothèses mériteraient d’être analysées.
3. Une importante participation en Nouvelle-Aquitaine et des différences infrarégionales
Enfin, le nombre de contributions par commune a été relativement variable. Ainsi, alors que 16 337 mairies ont ouvert des cahiers, le Gouvernement a totalisé 19 899 cahiers dans le cadre du Grand débat. Certaines communes ont donc dû mettre à disposition plusieurs cahiers face au grand nombre de contributions recueillies mais « la majorité des communes (14 708 soit 86 %) ont proposé un seul cahier, les autres entre 2 et 19 cahiers (table 1). La commune de Saint-Denis (97 411) à La Réunion en a proposé 19. Les communes de Mulhouse (68 224) et Rueil-Malmaison (92 063) en ont proposé chacune 17 »105.
Une plus forte contribution des communes rurales, relativement à leur population
La participation varie en fonction de la densité des communes. Si l’on prend en compte le nombre d’habitants et la catégorie de densité des communes, ce sont les communes les moins denses (bourgs ruraux, communes rurales à habitat dispersé, communes rurales à habitat très dispersé) qui ont le plus contribué aux cahiers de doléances (60 habitants par contributions pour les communes rurales contre 200 habitants par contribution pour les centres urbains)106. Ainsi, les territoires ruraux peu denses, tels que la Lozère ou les Alpes-de-Haute-Provence, ont davantage contribué aux cahiers de doléances que les territoires urbains, notamment les plus défavorisés, tels que la Seine-Saint-Denis107. Ces données semblent confirmées par une enquête conduite en Charente-Maritime (département pour lequel 95 % des communes ont ouvert des cahiers)108.
La Nouvelle-Aquitaine : une des régions à la participation la plus importante
Au-delà des comparaisons en termes de densité, quels territoires ont le plus participé ? Ces territoires sont-ils également ceux qui ont le plus contribué à la plateforme en ligne du Grand débat ?
Selon les travaux de Catherine DOMINGUÈS, Laurence JOLIVET et Sabine PLOUX, la Nouvelle-Aquitaine est la deuxième région comptant le plus de contributions, derrière l’Île-de-France. 28 226 contributions ont ainsi été recensées en Nouvelle-Aquitaine109. Ce constat ne pourrait être que le reflet de la taille démographique des régions.
Or, rapportées à la population régionale, la Nouvelle-Aquitaine est une des régions où la participation aux cahiers de doléances a été la plus forte, avec la Bretagne, l’Occitanie et la Bourgogne-Franche-Comté. Dans ces régions, la participation s’élève, en moyenne, à une contribution pour 200 à 250 habitants. Au contraire, les Pays de la Loire, les Hauts-de-France, l’Île-de-France et le Grand-Est ont connu les participations les plus faibles, une fois rapportées à la population régionale.
Une importante participation sur le littoral atlantique, dans le sud-est et le Massif central
Néanmoins, l’analyse régionale dissimule des différences infrarégionales, comme le montre l’étude du niveau départemental, du niveau intercommunal et du niveau communal. En valeurs absolues, les zones qui ont fortement contribué aux cahiers de doléances sont : « le littoral atlantique et le littoral méditerranéen, le bassin parisien ainsi que le Nord et le Grand Est »110 (cf. annexe 10), soit les mêmes zones que celles qui ont fortement participé à la plateforme numérique du Grand débat. Cependant, une fois rapportée au nombre d’habitants, la participation aux cahiers de doléances a été la plus forte sur le littoral atlantique et dans le sud-est de la France, mais également dans le centre de la France, selon un « axe latitudinal des Charentes aux Alpes, un axe des Vosges au Massif central et un axe Bretagne-Normandie »111. Ainsi, si le littoral atlantique et le sud-est de la France ont fortement contribué à la plateforme numérique et aux cahiers de doléances, le centre de la France se distingue par une forte participation aux cahiers de doléances, et une participation moindre à la plateforme en ligne.
Figure 6 - Nombre de contributions par nombre d’habitants dans les régions
Source : DOMINGUÈS, Catherine, JOLIVET, Laurence, PLOUX, Sabine (2025), art. cit. Sources des données : Cahiers citoyens (Archives Nationales) corrigés par Sabine PLOUX ; Recensement de la population 2018 (INSEE) ; Admin Express 2018 et Plan 2025 (IGN).
Figure 7 - Nombre de contributions par nombre d’habitants dans les départements
Source : DOMINGUÈS, Catherine, JOLIVET, Laurence, PLOUX, Sabine (2025), art. cit. Sources des données : Cahiers citoyens (Archives Nationales) corrigés par Sabine PLOUX ; Recensement de la population 2018 (INSEE) ; Admin Express 2018 et Plan 2025 (IGN)
Des différences infrarégionales en Nouvelle-Aquitaine
En Nouvelle-Aquitaine, la participation a été particulièrement forte dans trois départements (1 contribution pour 150 à 250 habitants) : la Charente-Maritime, la Dordogne et le Lot-et-Garonne (cf. figure 7). Le niveau des intercommunalités112 (figure 8), des bassins de vie et des communes (cf. annexes 11) permet d’affiner cette analyse. La situation singulière de ces départements apparaît significativement. D’autres foyers de participation peuvent être identifiés : le sud de la Creuse ; la zone à la frontière entre le nord de la Haute-Vienne, le sud de la Vienne et l’est de la Charente ; en Gironde, la couronne périurbaine autour de Bordeaux, le Médoc et le bassin d’Arcachon. La faible participation de la Charente et des Pyrénées-Atlantiques s’explique en partie par le fait que peu de communes ont ouvert des cahiers dans ces départements (moins de 50 %, cf. figure 5).

Figure 8 - Nombre de contributions par nombre d’habitants par intercommunalités (EPCI)
Source : DOMINGUÈS, Catherine, JOLIVET, Laurence, PLOUX, Sabine (2025), art. cit. Sources des données : Cahiers citoyens (Archives Nationales) corrigés par Sabine PLOUX ; Recensement de la population 2018 (INSEE) ; Admin Express 2018 et Plan 2025 (IGN).population 2018 (INSEE) ; Admin Express 2018 et Plan 2025 (IGN)..
Les intercommunalités qui ont le plus participé correspondent en moyenne à des territoires où le taux de pauvreté est plus élevé que la moyenne régionale et à des territoires aux marges des aires d’attraction des grands centres urbains régionaux et des grands axes de communication (cf. annexe 12). Néanmoins, des contre-exemples existent. Par exemple, le Pays Ribéracois (Dordogne) ou certains territoires de Haute-Vienne semblent avoir moins participé alors qu’ils présentent d’importantes vulnérabilités. La culture politique locale et ses spécificités doivent également être prises en compte. Par exemple, si le Plateau des Millevaches a peu participé aux cahiers de doléances, ce territoire fait l’objet de multiples expériences citoyennes locales. Ces hypothèses concernant les facteurs de participation aux cahiers de doléances mériteraient d’être étudiées plus finement dans le cadre de travaux ultérieurs. .
Ainsi, la Nouvelle-Aquitaine se caractérise par une mobilisation relativement importante des Gilets jaunes et une forte participation aux cahiers de doléances. Les mobilisations des Gilets jaunes ont débuté dans certains territoires ruraux et périurbains, notamment les zones de montagne et les départements charentais, et se sont concentrées progressivement dans les territoires urbains, tout en se maintenant dans certains territoires ruraux. Les manifestations à Bordeaux ont été parmi les plus importantes en France. Néanmoins, l’étude des mobilisations des Gilets jaunes s’avère particulièrement complexe car les données diffèrent en fonction des sources et peu d’analyses rapportent le nombre de Gilets jaunes au nombre d’habitants des territoires concernés. Ainsi, les comparaisons avec la participation aux cahiers de doléances sont complexes et nécessiteraient des travaux complémentaires.
Concernant les cahiers de doléances, la Région Nouvelle-Aquitaine a connu une des participations les plus fortes de France, une fois rapportées à la population régionale, alors que le pourcentage de communes ayant ouvert des cahiers de doléances y est plus faible que dans d’autres régions. En France, le littoral atlantique, le sud-est et le centre de la France ont fortement contribué aux cahiers de doléances.
La participation des départements du centre de la France constitue une singularité par rapport à la plateforme en ligne du Grand débat. En effet, si la participation à cette plateforme a été plus importante dans les territoires les plus urbanisés et diplômés113, la participation aux cahiers de doléances a été plus forte dans les communes rurales de faible densité. Cette tendance observée au niveau national est confirmée par l’étude des différences infrarégionales en Nouvelle-Aquitaine. En moyenne et rapportée au nombre d’habitants des territoires concernés, la participation aux cahiers de doléances a été la plus forte dans la couronne périurbaine de l’agglomération bordelaise et dans les territoires peu denses, les plus éloignés des aires d’attraction des grands pôles urbains de la Région. La Charente-Maritime, la Dordogne et le Lot-et-Garonne se caractérisent par une forte participation. Cependant, il ne s’agit que de résultats intermédiaires dans la mesure où plusieurs travaux scientifiques sont toujours en cours. Ces travaux permettront d’étudier plus finement ces hypothèses et de mieux comprendre les différences de participation observées.
1.2.4 Des doléances adressées au président de la République
L’étude des caractéristiques des doléances met également en lumière certaines tendances concernant les destinataires des doléances. Qui est désigné par les contributeurs et contributrices comme responsable de la situation et des problèmes exprimés ? Qui est désigné comme acteur pouvant agir sur cette situation et ces problèmes, et ainsi comme destinataires des interpellations et des propositions ?
1. L’interpellation directe du président de la République
Quel que soit le type de cahiers, la majorité des contributions s’adresse directement au « président de la République » ou au « Président et à son Gouvernement ». Les contributions débutent très fréquemment par : « Monsieur le Président (de la République) ».
En effet, le Président et le Gouvernement étaient la cible principale des revendications des Gilets jaunes. En outre, lorsque les mairies rurales ont ouvert des cahiers dans le cadre de l’opération « Mairie ouverte », de nombreux cahiers indiquaient sur leur couverture qu’ils seraient transmis aux préfets et préfètes, représentants du Gouvernement sur le territoire, et aux parlementaires. Enfin, concernant les Cahiers Citoyens (du Grand débat), ces derniers sont présentés comme un moyen de répondre à la « lettre adressée au Français » par le président de la République, Emmanuel MACRON, le 13 janvier 2019, qui a instauré « un contrat de communication avec les citoyennes et les citoyens qui, pour une partie, lui répondent en retour via ces cahiers »114.
Les conditions de l’exercice sont donc singulières et invitent à répondre au président de la République. Le format de la consultation illustre une conception « hyper-présidentialiste » de la Ve République. La mise en scène présente le Président comme doté de tous les pouvoirs, maître du jeu institutionnel. Ce dispositif outrepasse à la fois les collectivités territoriales et les corps intermédiaires. Le Grand débat constitue donc un dispositif particulier, entre la consultation et le courrier adressé aux élus et élues, mais il ne constitue pas un espace de délibération, d’échange entre représentants et représentés. Ainsi, les contributrices et les contributeurs écrivent régulièrement dans un format épistolaire. Dans ce cadre, respecter les normes est un moyen de garantir que les doléances seront lues et prises au sérieux. En outre, les citoyens et les citoyennes interpellent les responsables politiques nationaux, en ayant conscience que de nombreux sujets évoqués relèvent de la compétence de l’État115.
2. Le rôle d’intermédiation des maires : des cahiers plus ou moins encadrés
Dans le cadre de l’opération « Mairie ouverte » comme dans le cadre du Grand débat, les maires se sont parfois positionnés en tant qu’intermédiaires entre leur commune et l’État116. D’autres, plus méfiants, ont préféré ne pas ouvrir de cahiers dans leur commune.
Certains se positionnent en porte-parole du mouvement et reprennent l’iconographie du mouvement des Gilets jaunes sur la page de garde des cahiers. Maire de Blasimon et président de l’AMRF de la Gironde, Daniel BARBE déclare ainsi : « je suis un Gilet jaune permanent »117. D’autres se positionnent comme « facilitateur » ou « messager », et la forme des cahiers est plus ou moins structurée selon les communes118. Enfin, certains élus et élues locaux ont rédigé des contributions à destination des responsables politiques nationaux.
3. Expliquer l’absence relative de la Région dans les cahiers
La Région et les conseillères et conseillers régionaux semblent rarement évoqués dans les cahiers de doléances. Cette absence s’explique d’abord par les conditions de l’exercice, qui consistait comme on l’a vu à interpeller ou répondre au président de la République et, plus largement, aux responsables politiques nationaux. Elle s’explique également par le fait que les cahiers ont été rédigés à partir de décembre 2018, soit environ trois ans après l’entrée en vigueur du redécoupage des régions119. Par rapport à l’ancrage historique long des communes et des départements, les nouvelles Régions apparaissent donc comme des entités très récentes. Enfin, cette relative absence peut être corrélée aux taux d’abstention croissant aux élections régionales et départementales120.
Il convient cependant de nuancer quelques conclusions hâtives. Dans les cahiers, le constat est celui d’une indifférence vis-à-vis des élus et élues régionaux, plus que d’une défiance. Une autre interprétation possible, et évoquée par le président de la Région dans sa lettre de saisine, serait liée à la méconnaissance de la répartition des compétences et de l’incapacité à comprendre « qui fait quoi ? » et « qui est responsable de quoi ? », alors que l’action publique est de plus en plus complexe, de moins en moins lisible. Or, il convient de nuancer cette interprétation au vu du niveau élevé de connaissances institutionnelles et techniques dont témoigne une part importante des contributions.
La Région n’est pas totalement absente des cahiers. La loi du 7 août 2015 portant nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe) et la constitution des « grandes Régions » sont notamment évoquées. Les doléances qui portent sur ces sujets remettent souvent en cause l’homogénéité et, par conséquent, la pertinence de la taille des nouvelles régions.
Alors que les doléances creusoises témoignent d’un sentiment d’appartenance commun au département, qui rassemblerait les « oubliés » de l’action publique, un contributeur questionne la répartition de la nouvelle Région administrative de la Nouvelle-Aquitaine121.
« Qu’a à voir la Creuse rurale, avec la Charente-Maritime, le riche Médoc, le pays basque ? Nous sommes les oubliés dans cette grande distribution ! » (Extrait de contribution, Homme, Cahiers citoyens de la Creuse) (Source : PENGAM, Manon [2023], art. cit., p. 48)
« Revenir aux régions précédemment mises en place. L’exemple de la ”Nouvelle-Aquitaine” qui n’a aucune unité géographique et très peu d’unité historique est un exemple flagrant. » (Contribution signée, Castillon-La-Bataille, Gironde).
1.2.5 À travers la diversité des formats et des styles d’écriture, une volonté de recréer les conditions du dialogue
Comme évoqué, de nombreuses contributions prennent la forme de lettres adressées au président de la République. Il convient ainsi d’étudier plus précisément la forme et les styles d’écriture des contributions. Cette analyse permet de mieux comprendre la manière dont les personnes se sont approprié cet espace d’expression. Le philosophe et sociologue Bruno LATOUR a émis l’hypothèse que les cahiers de doléances ont été le vecteur d’une « double dépolitisation »122, où « des muets s’adressent à des sourds ». D’un côté, le Gouvernement a mis en scène une consultation alors qu’il s’avérait incapable d’être à l’écoute. De l’autre, les contributeurs et contributrices auraient exprimé des revendications et des intérêts individuels, divers voire contradictoires, et se seraient montrés incapables de former des « positions politiques ». Or, l’analyse montre au contraire une véritable appropriation des cahiers comme « espace d’expression politique très net »123, qui s’inscrit en continuité du discours des Gilets jaunes, et plus largement des discours propres aux mouvements sociaux. En outre, les contributrices et les contributeurs critiquent fortement les organisations politiques pour leur manque voire leur absence de représentativité.
L’ensemble des analyses conduites en Nouvelle-Aquitaine, comme sur d’autres territoires, conclut que les contributions sont majoritairement signées, manuscrites et relativement soignées, témoignant d’une démarche de préparation en amont124. Ces variables permettent toutefois de restituer la diversité des formes de contributions (signées ou non ; manuscrites/dactylographiées ; spontanées [rature, brouillon] ou soignées). Certaines contributions comportent des illustrations ou photographies (cf. annexe 13). La longueur des contributions est également très diverse : certaines ne peuvent contenir que trois lettres (« RIC ») quand les plus longues peuvent atteindre une centaine de pages125.
1. Recréer les conditions du dialogue
Dans les contributions, Manon PENGAM repère deux modes d’expression propres aux espaces d’expression politique. Elle distingue ainsi les « doléances programmatiques » (listes impersonnelles de propositions à l’image d’un court programme politique) et les doléances « intersubjectives » qui recourent au « je » et usent de diverses stratégies pour recréer les conditions d’un dialogue.
À travers les doléances programmatiques, les contributions « façonn[ent] un programme d’actions », énumérant « des propositions concises désubjectivisées, introduites par un verbe à l’infinitif », sous forme d’inventaires balisés (tirets, puces, etc.). Les verbes introducteurs (souvent à l’infinitif) renvoient soit à l’idée de développer une action (pour, développer, augmenter, créer, revaloriser), soit de l’arrêter ou de la réduire126. Leur structure témoigne d’un exercice de priorisation (ordre ou numérotation) et parfois de « progression thématique causale ». Des exemples de doléances programmatiques sont présentés en annexe (cf. annexe 14).
Les doléances « intersubjectives » montrent, quant à elles, la volonté des contributeurs d’interpeller et de recréer les conditions du dialogue. En effet, les cahiers constituent un espace de « consultation », et non pas un espace de « délibération », « d’échange » avec les responsables politiques. Certains contributeurs sont d’ailleurs lucides sur l’issue du dispositif (les doléances ne seront pas lues) ou rappellent l’impératif d’être lus et écoutés, de tenir les promesses du Grand débat national.
« Un Grand merci au Président de la République et à son gouvernement de bien vouloir nous LIRE » « ÉCOUTEZ-NOUS S’IL VOUS PLAIT QUAND IL EST ENCORE TEMPS. Merci. ». (Extraits de contribution, Creuse) (Source : PENGAM, Manon [2023], art. cit., p. 54-55)
Ces doléances sont rédigées à la première personne, et usent de nombreux adverbes et verbes d’opinion. Elles peuvent prendre la forme d’un programme de propositions écrit à la première personne. Ces propositions sont parfois formulées à l’issue d’une description de la situation personnelle (récits de vie) ou d’une analyse de la situation générale.
Plusieurs procédés, typiques des débats politiques, sont donc utilisés pour créer les conditions d’un dialogue : les formules d’adresse (« Monsieur le Président », impératif à destination du Gouvernement : « écoutez-nous »), les questions rhétoriques, l’humour et l’ironie. Quelques rares contributions s’avèrent hostiles (violence verbale, obscénité, recours à la deuxième personne). Ces dernières répondent aux mêmes enjeux de dialogue : il s’agit de « subvertir la norme interactionnelle verticale attendue ». « Le rejet des normes discursives imposées » témoignent de « formes ultimes de conflit symbolique » qui permettent aux citoyens « d’opérer une reprise de pouvoir en retirant toute forme de légitimité et de dignité aux cibles visées »127.
Marie-Anne CHABIN a ainsi proposé une typologie des contributions de la Charente-Maritime (cf. annexe 15)128. La majorité des contributions sont ainsi des « listes personnalisées », soit une énumération de propositions rédigées à la première personne. Un tiers correspond aux doléances programmatiques. Un peu moins de 10 % correspond aux récits de vie.
2. La politisation à travers les cahiers de doléances
Qu’elles soient « programmatiques » ou « intersubjectives », les doléances témoignent d’un processus de politisation (cf. glossaire). Cette notion fait à la fois référence au processus d’apprentissage de connaissances et de compétences permettant la montée en généralité conformément aux codes du discours politique, et un sentiment « d’habilitation à intervenir dans le débat public et à agir avec le sentiment d’écrire l’histoire »129. Ainsi, les cahiers n’ont été ni rejetés, ni vecteurs de dépolitisation. Au contraire, ils ont été investis et (re)politisés par des citoyens qui ont affirmé leur autonomie et leur rôle dans le rapport de force entre gouvernement et mouvement social [des Gilets jaunes] »130.
En faisant disparaître le « je », les doléances programmatiques témoignent d’une volonté d’universalisme, à travers des propositions qui s’adressent au Gouvernement, mais également à l’ensemble des citoyens. Les doléances intersubjectives répondent moins aux modes habituels de politisation des discours. L’expérience personnelle et le registre émotionnel sont souvent dévalorisés dans les dispositifs participatifs, au profit d’une montée en généralité. Or, comme le montre la sociologue Héloïse NEZ au sujet des Gilets jaunes, « loin de s’opposer à l’intérêt général, la valorisation des témoignages individuels et des émotions dans les mouvements sociaux constitue un vecteur possible d’empowerment et de politisation. »131. Ces témoignages ont deux effets : un effet d’identification chez les personnes confrontées aux mêmes difficultés et un effet d’empathie chez les personnes non concernées. Ainsi, « aux yeux de tous, les problèmes individuels deviennent des problèmes collectifs qui nécessitent une solution politique ». Ainsi, la valorisation des témoignages individuels permet non seulement un effet de politisation mais également un effet d’inclusion de catégories habituellement quasi absentes des dispositifs participatifs, notamment les femmes des catégories populaires, et donc un effet de visibilité de problèmes habituellement invisibilisés.
Dans les cahiers de doléances, les récits de vie semblent le plus souvent rédigés par des femmes132, qui partagent souvent leurs préoccupations en tant que grand-mères (retraitées), mères, et notamment mères célibataires, percevant de faibles revenus. Ces femmes font part de problèmes très concrets relatifs aux poids des dépenses contraintes et leurs effets plus généraux sur la santé et l’avenir de leurs enfants et petits-enfants. En cela, les cahiers ont permis une politisation de la vie quotidienne et de l’intime, ou une « politisation de l’ordinaire », comme dans le cadre du mouvement des Gilets jaunes (cf. partie I.1.)133.
Enfin, il convient de souligner que le registre émotionnel comprend une grande diversité d’émotions. Les cahiers ne sont donc pas seulement un espace d’expression collective de colère, sans objet, « d’hystérisation du débat public ». L’étude du cas de la Charente-Maritime (cf. annexe 15) montre que les seules expressions de colère, voire d’insultes, sont minoritaires. Ces expressions semblent plus fréquentes dans les cahiers des ronds-points134. En outre, les émotions sont diverses : la situation suscite la colère et l’indignation, mais également un sentiment de mépris, de manque d’écoute ; un sentiment d’isolement et de « laissés pour compte », notamment dans les territoires ruraux ; les témoignages personnels expriment davantage de la peur, la détresse ou la fatalité ; enfin, l’avenir des enfants est souvent évoqué dans un rapport ambivalent entre espoir, peur et désespoir.
À retenir
Espace d’expression libre singulier, les cahiers ont permis l’expression de discours très divers, sous forme de listes de propositions, de récits de vie ou d’analyses générales. À travers diverses formes, les citoyennes et les citoyens ont interpellé le plus souvent les responsables politiques nationaux et exprimé une volonté de dialogue et une exigence de réponse. Que ce soit à travers des doléances programmatiques ou intersubjectives, les citoyennes et les citoyens ont souhaité contribuer à la définition collective de l’intérêt général. La possibilité de recourir aux récits individuels et au registre émotionnel a permis de définir des éléments de la vie quotidienne comme des problèmes sociaux nécessitant une réponse politique. Cet espace a donc permis la participation de catégories les plus éloignées des espaces de concertation et de décision, comme le montre l’analyse du profil des contributeurs et contributrices et des territoires les plus mobilisés.
Alors que la participation à la plateforme en ligne du Grand débat a été plus forte dans les territoires les plus urbanisés et chez les plus diplômés, la participation aux cahiers de doléances a été plus importante dans les territoires ruraux peu denses et où la moyenne d’âge est plus élevée que la moyenne nationale. Ainsi, la Région Nouvelle-Aquitaine a connu une forte participation par rapport aux autres régions et cette participation a été la plus forte dans certains territoires périurbains et certains territoires ruraux, souvent les moins denses, les plus éloignés des grands axes de circulation et des aires d’attraction des pôles urbains, et aux taux de pauvreté élevés. Si ces caractéristiques territoriales devront être confirmées par les travaux de recherche en cours, il est certain qu’une part non négligeable des contributeurs et des contributrices se situe à la frontière entre catégories moyennes et populaires ou dans une situation de précarité. La participation des retraités et retraitées aux pensions modestes a été relativement importante, tout comme celles des femmes en situation de précarité (mères célibataires, retraitées, notamment agricoles).
Ces caractéristiques semblent confirmer l’hypothèse selon laquelle le format papier des cahiers de doléances a favorisé la participation des populations les plus concernées par la fracture numérique et l’illectronisme. Les cahiers de doléances constituent donc un espace de participation citoyenne singulier qui a permis la participation de populations les plus éloignées des espaces de décision politique.
Ces grandes caractéristiques permettent également de mieux comprendre les thématiques les plus présentes dans les cahiers de doléances et les revendications exprimées.