1.1 Le contexte d’émergence et de rédaction des cahiers : le mouvement des Gilets jaunes
1.1.1 Du mouvement des Gilets jaunes au Grand débat national
Pour comprendre les contributions dans les cahiers de doléances, il convient d’abord de rappeler leur contexte d’émergence : le mouvement des Gilets jaunes. Fin mai 2018, Priscillia LUDOSKY, auto-entrepreneuse de 32 ans spécialisée dans la vente de cosmétiques biologiques, résidente de Seine-et-Marne, lance une pétition en ligne « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe »9. En octobre, plusieurs vidéos deviennent virales sur les réseaux sociaux10. Des individus qui souvent travaillent dans le secteur routier s’expriment de manière individuelle, dans des formats courts. Ils et elles fustigent la montée des prix des carburants, notamment liée à l’augmentation de la taxe « carbone », ainsi qu’un grand nombre de mesures relatives à l’usage de la voiture (limitation de la vitesse à 80 km/h11, durcissement du contrôle technique12, prolifération des radars). Pour diverses raisons, le prix des carburants a en effet augmenté entre 2016 et 2018, et l’augmentation de la taxe dite « carbone » y a contribué13. L’effet cumulé de plusieurs mesures est donc à l’origine des mécontentements.
Le 10 octobre 2018, dans des vidéos au format similaire, Éric DROUET et Bruno LEFÈVRE appellent à un « blocage national contre la hausse du carburant », le 17 novembre 2018. De nombreux groupes Facebook sont créés afin de préparer cet évènement. Le soir même, « le ministère de l’Intérieur dénombre plus de 2 000 points de blocage et 287 710 participants et participantes »14. À partir du 17 novembre, de nombreux rassemblements sur des ronds-points s’installent durablement et des manifestations sont organisées tous les samedis, ritualisées en « actes ». Le 1er décembre 2018, le mouvement prend une dimension insurrectionnelle et des dégradations importantes ont lieu (dégradation de l’Arc de Triomphe, incendie d’une partie de la préfecture du Puy-en-Velay). Le 10 décembre 2018, le président de la République annonce des mesures en réponse au mouvement15.
Bien que le mouvement soit hétérogène et que les Gilets jaunes refusent toute incarnation nationale et toute affiliation syndicale et partisane, les Gilets jaunes s’organisent sur les ronds-points afin de rassembler leurs revendications. Ces exercices de synthèse prennent notamment la forme de « cahiers ».
Comme évoqué précédemment, les maires d’Île-de-France et des communes rurales (AMIF et AMRF) lancent, à partir du 8 décembre 2018, l’« Opération Mairie Ouverte », consistant à ouvrir des cahiers dans leurs mairies ainsi que des plateformes en ligne16. Certains syndicats font de même au début du mois de janvier 2019. Les cahiers de doléances constituent donc une initiative citoyenne et un espace d’expression libre, créés sur les ronds-points et repris par les élus et élues locaux et quelques syndicats.
Or, le 15 janvier 2019, le président de la République, Emmanuel MACRON, annonce l’ouverture du Grand débat national (GDN). Au cours de ce même mois, les forces de l’ordre détruisent les cabanes sur les ronds-points et le Gouvernement d’Édouard PHILIPPE soumet au Parlement un projet de loi dite « anticasseurs ». Dans sa lettre aux Français, le Président partage son « souhait que le plus grand nombre […] puisse participer à ce grand débat afin de faire œuvre utile pour l’avenir du pays »17.
Face à cette annonce, de nombreux maires ruraux ferment les cahiers ouverts précédemment et les transmettent à l’AMRF et l’AMIF pour que ces associations en réalisent la synthèse18. La synthèse des contributions recueillies sur les plateformes en ligne est confiée à des prestataires privés. Dans les mairies, les cahiers du Grand débat prennent la place de ceux ouverts dans le cadre de « l’opération Mairie ouverte ». Ces « cahiers d’expression libre » sont ouverts du 15 janvier au 15 mars 2019. De la même manière, les cahiers du Grand débat national ont fait l’objet d’une analyse par des prestataires privés, dont la synthèse a été publiée sur le site du Grand débat, sans qu’aucune réponse politique ne leur ait été explicitement donnée.
En mars 2019, le mouvement des Gilets jaunes reprend de l’ampleur. Le 16 mars 2019, la brasserie Le Fouquet’s, symbole du luxe et des dîners mondains, est incendiée19. À partir du mois d’avril 2019, le mouvement s’essouffle mais persiste. Les « actes » réguliers prennent fin en février 2020, alors que la crise sanitaire liée à la COVID-19 survient et que le confinement est décrété en mars20.
Figure 1 : Le mouvement des Gilets jaunes et le Grand débat national. Éléments de chronologie
Frise réalisée par les auteurs et autrices du présent rapport.
Source de données : DELLA SUDDA et PATIN (2024) ; LEGRIS, Martine (2019).
1.1.2 Rompre avec les idées reçues sur le mouvement des Gilets jaunes
Pour mieux comprendre le contexte des cahiers de doléances, il convient également de revenir sur les nombreuses représentations et idées reçues, véhiculées sur le mouvement des Gilets jaunes par divers responsables politiques, journalistes et « experts », souvent à distance du mouvement et sans aucun fondement scientifique. Depuis quelques années, de nombreuses enquêtes (quantitatives, qualitatives et monographiques) s’efforcent de battre en brèche ces idées reçues en analysant les caractéristiques réelles du mouvement.
1. Un prérequis crucial pour l’analyse des cahiers de doléances
Dans le cadre du présent rapport, ce rappel s’avère primordial. En effet, les prises de position sur le mouvement des Gilets jaunes ont saturé le débat public, au moment où des personnes se déplaçaient pour écrire dans les cahiers que nous analysons. Les « Gilets jaunes » ont été présentés sous toutes les coutures, à propos de leurs préférences politiques (des « populistes », « des militants d’extrême droite », des « abstentionnistes », des « électeurs de MÉLENCHON »), de leurs revendications (« anti-taxes », « anti-féministes », « anti-écologistes », « consuméristes », un mouvement du « rejet » et du « contre », sans véritable « projet politique collectif »), de leurs formes de mobilisation (« violentes », « désorganisées »), de leurs profils sociologiques (des « chômeurs », des « assistés » ou au contraire, « l’expression des classes moyennes et populaires ») ou de la portée de leurs revendications (« l’expression du peuple » pour les plus enthousiastes, « l’expression d’intérêts particuliers contradictoires, minoritaires et sans projet politique réel » ou l’expression d’une colère sans véritable sens ni objet, pour les plus pessimistes).
Le traitement médiatique du mouvement a contribué à véhiculer une image erronée de la mobilisation. Quatre caractéristiques sont identifiées par les travaux de sociologie à ce sujet : une focalisation sur les manifestations dans les centres urbains, au détriment des autres modes de mobilisation (occupations longues des ronds-points, réunions, débats, formation d’assemblées et d’espaces de délibération) ; une focalisation sur les manifestations à Paris, malgré la décentralisation singulière et relativement inédite du mouvement ; une focalisation sur les « violences » commises par les manifestants (dégradations matérielles, heurts avec les forces de l’ordre, nombre de policiers et gendarmes blessés) ; le recours à un stéréotype ancien relatif à l’irrationalité des foules populaires violentes, mobilisée de manière récurrente par les catégories supérieures pour discréditer les mouvements à forte composante populaire (Révolution française, Commune de Paris, Mai 1968)21. Ce stéréotype est entretenu par des commentateurs présentés comme des « intellectuels » ou des « experts », qui fustigent le mouvement22.
Au début du mouvement, le traitement médiatique vise à comprendre qui sont les Gilets jaunes et quelles sont leurs revendications. Dès décembre 2018, les informations se recentrent sur le caractère « spectaculaire des violences des manifestations des centres-villes », conformément au poids des « routines journalistiques et des logiques commerciales »23. Ce cadrage du mouvement est relayé et entretenu par les responsables politiques nationaux24. En outre, une focalisation s’opère sur les violences commises par les Gilets jaunes, omettant la répression du mouvement, pourtant dénoncée par le Conseil de l’Europe25.
Aussi, les enquêtes de terrain constatent le développement d’une animosité à l’égard des médias chez les Gilets jaunes et la « multiplication des pratiques d’auto-médiatisation », qui peuvent être perçues comme « des tentatives de réappropriation du sens de leurs engagements ; sens dont ils se sentaient dépossédés »26.
Le rappel de ce contexte permet de se départir des stéréotypes et jugements de valeur (positifs ou négatifs) portés sur les Gilets jaunes. Ce rappel est également essentiel, car ces discours ont pu influencer la manière dont les personnes qui ont écrit dans les cahiers de doléances se sont représenté le mouvement des Gilets jaunes. Enfin, ces réactions face au mouvement témoignent de l’accroissement d’une défiance mutuelle : certains responsables politiques et « experts » dénigrent le mouvement. Or, ces réactions nourrissent une défiance croissante envers les institutions démocratiques, et notamment envers les responsables politiques, les médias et la figure de « l’intellectuel », et contribuent à expliquer les constats développés dans ce rapport.
2. Les caractéristiques du mouvement des Gilets jaunes
Quels sont les résultats des enquêtes qui ont permis d’objectiver les caractéristiques du mouvement des Gilets jaunes ? Plusieurs caractéristiques ont été relevées. D’abord, dans l’ensemble du mouvement, environ trois millions de personnes se seraient mobilisées. Cette estimation repose sur une analyse des chiffres du ministère et de ceux relevés par la plateforme « Le Nombre Jaune »27. Le mouvement a connu une baisse de participation au cours des fêtes de fin d’année en 2018, puis un regain, stable jusqu’en avril 201928. À partir d’avril 2019, la participation a baissé. Le mouvement est resté actif jusqu’au 8 février 2020, 65e et dernier acte recensé par « Le Nombre Jaune ». Par ailleurs, au cours des six premiers mois, une part non négligeable de la population soutenait le mouvement et ses revendications29. Le mouvement se caractérise donc par une forte participation, le soutien de la population, au moins au début du mouvement, et une durée particulièrement importante.
Une seconde caractéristique réside dans la diversité des modes d’action, qui ont emprunté des formes classiques (pétitions, manifestations, blocages filtrants, opérations « péages gratuits », dégradation des radars automobiles) mais également des formes relativement nouvelles (usage important des réseaux sociaux, et notamment de Facebook ; répartition sur le territoire fortement décentralisée ; occupation des ronds-points ; Assemblées citoyennes). Les cahiers de doléances, nés sur les ronds-points, et la plateforme de participation Le Vrai Débat30 figurent parmi ces pratiques singulières. Ces formes résident également dans le refus de l’implication des organisations traditionnelles (partis politiques et syndicats), le refus de leaders et des formes d’occupation durable fondée sur une organisation collective et des prises de décision collective quotidiennes. Le fort ancrage local des mobilisations est également caractéristique du mouvement31. Les mobilisations couvrent une grande partie du territoire. Cet ancrage est revendiqué à travers les noms de groupes Facebook qui font référence aux numéros de département, les étendards régionaux et les drapeaux tricolores. Certains territoires historiquement peu mobilisés, tels que la Haute-Loire, ont connu d’importantes mobilisations.
En outre, les revendications du mouvement ont rapidement dépassé le cadrage initial sur le secteur routier pour aborder des enjeux démocratiques et de justice sociale. Enfin, le mouvement se caractérise par une forte référence aux symboles républicains hérités de la Révolution française. Le caractère insurrectionnel de certaines mobilisations et la radicalité des revendications ont pu conduire à qualifier le mouvement de « révolte ».
3. Une représentation de la diversité de la population française et une forte participation de catégories les plus éloignées des espaces de décision
La diversité des profils des Gilets jaunes constitue également une caractéristique importante du mouvement. Deux variables sont essentielles pour comprendre le mouvement : la distinction entre manifestations et mobilisations sur les ronds-points et l’évolution du mouvement dans le temps. En effet, ces deux variables permettent de mieux comprendre la répartition du mouvement sur le territoire national, le profil sociologique des Gilets jaunes, leurs préférences politiques, leurs motivations et leurs revendications. Étienne WALKER montre ainsi que les mobilisations ont débuté dans les territoires ruraux et périurbains, avant de se concentrer vers les pôles urbains et d’être ainsi rejoints par les habitants et habitantes des grands centres urbains. Pour résumer les grandes tendances observées, « des militants métropolitains plus expérimentés, [davantage issus des catégories moyennes et supérieures] et socialisés à gauche rejoignent ainsi les Gilets jaunes à mesure qu’ils s’emparent des questions démocratiques et de justice sociale (…), mais aussi qu’ils centralisent la mobilisation (…) »32.
Une fois cette grande tendance identifiée, il s’agit de nuancer le propos par une analyse plus fine et d’éviter de nourrir certains stéréotypes. La diversité des profils des Gilets jaunes montre que le mouvement a rassemblé des catégories les plus éloignées des espaces de décision ainsi que les catégories traditionnellement mobilisées. Le mouvement des Gilets jaunes a ainsi remis en cause les thèses classiques postulant que les mouvements sociaux se composent le plus souvent de catégories moyennes et supérieures, car davantage dotées en ressources et se sentant plus légitimes que les autres catégories sociales à intervenir dans le débat public33. Selon ces théories, les mouvements sociaux les plus importants sont dans la majorité des cas portés par des structures (associations, syndicats, groupes d’intérêts) qui ont accumulé des ressources particulières et une importante expérience militante.
Or, l’analyse du profil des Gilets jaunes montre que le mouvement a rassemblé des profils beaucoup plus divers. D’abord, une grande partie des manifestants n’avait aucune expérience au sein d’un mouvement social : il s’agit de « primo-contestataires ». Dans une enquête auprès de plus de 1 000 Gilets jaunes, les « primo-contestataires » représentaient 46 % des personnes mobilisées sur les ronds-points et 29 % dans les manifestations34.
En outre, une part significative des personnes mobilisées appartenaient aux catégories populaires, et notamment les plus précaires. Les catégories populaires et moyennes étaient présentes dans des proportions semblables à celles de la population française. Les ouvriers et ouvrières et les retraités et retraitées étaient légèrement surreprésentés, au détriment des cadres et des professions intellectuelles supérieures, tout de même présentes au sein du mouvement35.
Tableau 1 - Professions et catégories socioprofessionnelles ayant ou non participé au mouvement des Gilets jaunes
Source : Cluster 17, sondage réalisé en ligne entre le 13 et le 22 mars 2022 auprès d’un échantillon représentatif national de 2026 individus inscrits sur les listes électorales. Cité par Dormagen, art. cit., p. 83.
| Agriculteurs | Artisans, commerçants, chefs d’entreprises | Cadres et professions intellectuelles supérieures | Professions intermédiaires | Employés | Ouvriers | Retraités | Autres inactifs | Total population française | |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Non-gilets jaunes | 1 % | 4 % | 9 % | 15 % | 16 % | 11 % | 30 % | 14 % | 100 % |
| Gilets jaunes | 1 % | 3 % | 7 % | 12 % | 16 % | 18 % | 32 % | 12 % | 100 % |
| Total population Française | 1 % | 4 % | 9 % | 14 % | 16 % | 12 % | 31 % | 14 % | 100 % |
Selon les résultats d’une enquête sur plus de 1 000 Gilets jaunes, les personnes mobilisées sur les ronds-points étaient davantage issues des catégories populaires que celles mobilisées dans les manifestations, aux profils plus diversifiés36. Concernant les ronds-points, parmi les hommes, sont surreprésentés les ouvriers industriels, notamment qualifiés (près de 13 %), les artisans, commerçants et chefs d’entreprise (près de 11 %) mais aussi des employés des services publics (agents territoriaux de catégorie C au premier chef) et les chauffeurs (environ 8 %). Au total, ces catégories comptent pour environ 40 % des hommes présents, « soit à chaque fois plus du double de leur part dans la population générale, tout comme les agriculteurs (4 % contre 2 %) ». Parmi les femmes, le secteur des soins à la personne est surreprésenté (aides-soignantes, femmes de ménage, agentes hospitalières, etc.)37. On retrouve cette caractéristique parmi les femmes mobilisées au sein des manifestations, avec une surreprésentation des infirmières, des employées des services publics, et davantage d’enseignantes, de professeures et d’artistes par rapport à la population française et par rapport aux femmes mobilisées sur les ronds-points38.
En outre, les catégories les plus précaires se sont particulièrement mobilisées. Sont ici désignés les personnes en situation d’invalidité, les demandeurs d’emploi, les intérimaires et les salariés et salariées en contrat à durée déterminée (CDD). En Occitanie, une enquête a montré que ces individus étaient deux fois plus nombreux parmi les Gilets jaunes (24 %) que dans la population régionale (13 %)39. En outre, d’autres enquêtes ont montré que le nombre de personnes en demande d’emploi était presque deux fois plus nombreux parmi les Gilets jaunes (16 %) que dans la population active (9,1 % en 2018)40. De même, 36 % des Gilets jaunes percevaient des prestations des Caisses d’allocations familiales (CAF) contre 24 % en moyenne. Les personnes éligibles à la Couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C), réservée aux faibles revenus (remplacée par la complémentaire santé solidaire [C2S], en 2019), étaient 18 % parmi les Gilets jaunes, contre 5 % en moyenne et 3 % chez les personnes hostiles au mouvement41.
Ainsi, la mobilisation des Gilets jaunes a bien comporté une part importante de catégories populaires : « appartenir aux fractions dominées de l’espace social et aux segments fragilisés et précarisés du monde du travail non seulement ne réduit pas mais augmente fortement les probabilités d’avoir revêtu le gilet de la contestation »42. Cependant, certaines fractions des catégories moyennes et supérieures se sont également mobilisées, notamment le personnel enseignant et les cadres du secteur public. En outre, tous les Gilets jaunes ne rencontrent pas des fins de mois difficiles43. Seules les « fractions de la population les plus dotées en capitaux économiques et culturels (…), soit le sommet de la pyramide sociale »44 étaient absentes au sein du mouvement.
Enfin, concernant leurs préférences politiques, les Gilets jaunes ont pu être décrits comme « abstentionnistes » ou « d’extrême droite ». Les enquêtes quantitatives et de terrain montrent au contraire que les Gilets jaunes ne sont pas plus abstentionnistes que le reste de la population45. En outre, lorsqu’ils et elles votent, les Gilets jaunes témoignent de préférences politiques diversifiées, allant de l’extrême droite à l’extrême gauche, en passant par la droite et le centre gauche (socialistes, écologistes). Parmi les Gilets jaunes, seuls sont absents les électeurs et électrices d’Emmanuel MACRON.
Ainsi, le mouvement des Gilets jaunes a rassemblé des personnes aux profils très divers, que ce soit en termes de position sociale ou de préférences politiques, des catégories populaires à certaines fractions des catégories supérieures, de gauche comme de droite. Des catégories parmi les plus éloignées des espaces de décision se sont particulièrement mobilisées. En cela, le mouvement était relativement représentatif de la population française, à l’exception des catégories au sommet de la hiérarchie sociale et des électeurs d’Emmanuel MACRON.
4. Les femmes Gilets jaunes : une visibilité inédite et un renforcement du pouvoir d’agir
Par ailleurs, les femmes se sont particulièrement mobilisées. Or si le genre est facteur d’inégalités en matière de prise de parole en public et de sentiment de légitimité à contribuer à un débat politique, les femmes ont toujours été présentes dans les mouvements sociaux. Elles sont habituellement moins visibles que les hommes, car moins présentes dans la hiérarchie des structures qui encadrent les mouvements sociaux (partis politiques, syndicats).
La singularité de l’implication des femmes dans le mouvement des Gilets jaunes peut être résumée en quatre caractéristiques : la participation de femmes des catégories populaires et en situation de précarité ; leur visibilité au sein du mouvement46 ; leur rôle en matière de coordination et d’organisation de la mobilisation au niveau local ; la mise en avant de revendications, ancrées sur les problèmes qu’elles rencontrent au quotidien, habituellement invisibilisés dans le débat public.
En effet, certaines catégories de femmes, parmi les plus éloignées des espaces de concertation et de décision, telles que les mères célibataires et les retraitées en situation de précarité, se sont particulièrement mobilisées47. Les femmes du secteur du care (aides à domicile, aides-soignantes, agentes d’entretien, infirmières) se sont également mobilisées.
Or, ces femmes ont occupé des positions de porte-parolat et des responsabilités de coordination au sein du mouvement. Les femmes ont joué un rôle important dans le déclenchement du mouvement (pétition initiée par Priscillia LUDOSKY, création de vidéos virales)48 et dans la pérennisation des installations sur les ronds-points. Elles ont transformé leurs savoirs professionnels et les tâches quotidiennes qui leur incombent (en raison de la répartition genrée des rôles) en ressources politiques et en compétences citoyennes. Elles ont acquis des responsabilités de coordination et organisé des réseaux de solidarité – garde d’enfants, mutualisation des trajets, organisation matérielle des cabanes, échanges de services, création d’associations d’entraide, mobilisation grâce à la tenue de listes de participants, réactivation des sociabilités locales existantes, contact des médias et des élu·es49. Elles ont également contribué à « donner une image plus pacifique du mouvement » et à l’inclusion de populations éloignées des espaces de concertation et de décision, en veillant à utiliser un langage accessible50.
En occupant des responsabilités et en donnant une place centrale à leurs expériences de précarité, les femmes ont infléchi les revendications du mouvement vers des problèmes concrets, souvent invisibilisés. Elles ont transformé des préoccupations domestiques (coût du carburant pour aller travailler, accès aux écoles, aux services de santé, prise en charge du handicap, accompagnement des personnes âgées) en demandes adressées à l’État et aux pouvoirs publics, soulignant l’érosion de notre contrat social, la dégradation de la protection sociale et la difficulté à vivre dignement de son travail51. Cette politisation de la vie quotidienne et du « souci des autres » a participé à redéfinir le mouvement comme une lutte pour des conditions de vie dignes et durables pour elles-mêmes et leurs proches. Elles ont également contribué à élargir les revendications aux diverses formes de discriminations et à la convergence de mouvements sociaux divers au niveau local.
La mobilisation a ainsi eu des effets de politisation sur les femmes mobilisées, renforçant leur autonomie et leur sentiment de légitimité à s’exprimer sur des sujets politiques et à prendre la parole en public. Dans certains cas, cet engagement a marqué un tournant biographique : sortie de l’isolement, élargissement des réseaux relationnels, affirmation de soi dans l’espace public, voire prise de distance vis-àvis de situations de violences sexistes et sexuelles52.
Cependant, les femmes Gilets jaunes se sont heurtées à plusieurs obstacles sociaux, structurels et internes au mouvement qui ont freiné leur participation, leur reconnaissance et leur accès au leadership : la « charge mentale » liée à la mobilisation et la gestion du quotidien ; le déni de légitimité, notamment vis-à-vis de femmes issues de l’immigration ; l’exposition à des violences sexistes et sexuelles au sein du mouvement ; le coût de la mobilisation sur la vie personnelle pour certaines d’entre elles (divorce, perte de la garde des enfants)53.
1.1.3 Comment qualifier le mouvement ?
1. Une volonté « d’incarner le peuple souverain »
Au vu de ces caractéristiques, comment définir le mouvement des Gilets jaunes ? Selon les résultats des enquêtes précitées, il s’agit d’un « mouvement social, long, complexe et multiforme, et pas seulement […] une révolte inédite, une colère incontrôlée, ou une révolution manquée »54. Les caractéristiques du mouvement présentent des singularités mais illustrent aussi une évolution plus générale des mouvements sociaux dans le monde.
Le mouvement se singularise alors par sa « volonté d’incarner le peuple souverain »55. En effet, les Gilets jaunes n’ont pas constitué une « révolution populaire », dans la mesure où le mouvement n’a pas donné lieu à un changement de régime. Le mouvement n’incarnait pas non plus « le peuple » : aucun groupe social ne peut incarner le peuple souverain dans nos systèmes représentatifs, où la souveraineté du peuple s’exprime par les urnes (par la désignation de représentants ou par référendum). Toutefois, les Gilets jaunes ont bien souhaité se mettre en scène comme « le peuple souverain ». Cette grille de lecture permet de mieux comprendre de nombreuses caractéristiques du mouvement.
« Se mettre en scène comme révolution populaire a amené les Gilets jaunes à tenter d’incarner le peuple souverain originel, celui de la Révolution, l’obligeant à l’unité, au refus de la représentation et à l’inscription dans l’histoire révolutionnaire française. Cette performance, rare dans l’histoire des mouvements sociaux, participe à l’originalité et à l’importance du mouvement des Gilets jaunes » (HAYAT, art. cit., p. 41).
En effet, en empruntant les symboles de la Révolution française, les Gilets jaunes se présentaient comme « le retour du peuple constituant, celui de 1789, venant réitérer une révolution inaugurale que les élites auraient trahie »56. Le mouvement s’est d’abord approprié les symboles républicains (drapeau tricolore, bonnet phrygien, Marianne) et les références à la période révolutionnaire (dates clés, guillotine, expression de « roi » et de « monarchie républicaine », mobilisation en face de la Salle du Jeu de Paume). Ensuite, il s’agissait d’incarner les traits du peuple souverain : la légitimité ; l’unité, la représentativité et l’extériorité au système représentatif. Or, cela nécessitait de faire face à certains dilemmes. Les caractéristiques du mouvement montrent la manière dont les Gilets jaunes y ont répondu. L’unité autour d’un symbole commun (le gilet jaune) a constitué une alternative à l’unification derrière un leader charismatique. La représentativité reposait sur la composition sociale du mouvement, relativement hétérogène (cf. ci-dessus). Le refus des instances représentatives est passé par le refus des structures traditionnelles (partis politiques et syndicats) et le refus de leaders. Afin de porter leur parole dans les espaces médiatiques, les Gilets jaunes se sont exprimés « en tant que gilets jaunes » et non pas « au nom des Gilets jaunes ». De nombreuses expérimentations fondées sur une conception horizontale ont également contribué à faire émerger des revendications, telles que les cahiers de doléances sur les ronds-points, l’Assemblée des assemblées ou la plateforme du Vrai Débat.
Ainsi, l’originalité du mouvement repose sur la prétention des Gilets jaunes « rare sinon inédite, de légitimation de leur parole en tant qu’individus ordinaires devenus protagonistes de l’Histoire, pleinement citoyens »57. Si la notion de « crise » doit être maniée avec précaution, le sociologue Boris GOBILLE y voit une « crise généralisée de la légitimité sociale », ou une crise du consentement à l’ordre social. Nous verrons que l’analyse des cahiers de doléances aboutit à des conclusions similaires.
Par ailleurs, la sociologue Emmanuelle REUNGOAT a montré que le mouvement des Gilets jaunes ne peut être qualifié de mouvement « populiste »58. D’abord, cette notion fait toujours débat dans le monde académique et est surtout utilisée aujourd’hui de manière péjorative pour disqualifier un adversaire politique. En outre, appliquer cette notion aux Gilets jaunes s’avère erroné. Certes, les revendications reposent sur une opposition entre « eux », désignant les « élites », et « nous », regroupant « le peuple ». Or, cette opposition ne s’appuie pas sur des fondements identitaires (comme dans les populismes dits « de droite ») ou sur une critique marxiste opposant le capital et le travail (comme dans les populismes dits « de gauche »). Les thèmes de l’immigration et de la sécurité ne font pas partie des revendications majoritaires et les revendications de justice sociale et de revalorisation du travail ne s’appuient pas explicitement sur un discours marxiste. Ce qui unifie le mouvement, c’est davantage « le président [Emmanuel] MACRON et son entourage [qui incarnent] un adversaire clair » et la « critique du gouvernement, du personnel politique et de la confiscation du pouvoir conçu comme insuffisamment représentatif »59. Enfin, le mouvement n’est pas uni derrière un chef charismatique. Au contraire, il repose sur une promotion de l’horizontalité, sur le refus de la représentation et sur des formes d’auto-organisation longues et complexes.
2. L’illustration d’une évolution générale des mouvements sociaux
Le mouvement des Gilets jaunes est-il donc singulier et « typiquement français »60 ? Si certaines de ses caractéristiques le rendent singulier, le mouvement témoigne d’une évolution plus générale des mouvements sociaux dans le monde, qui vont à l’encontre des stéréotypes sur la tradition contestataire qui caractériserait la France.
D’abord, le mouvement est fortement ancré localement, témoignant d’une « relocalisation du politique » et d’une tendance générale à la « politisation du proche »61, comme le montrent les mobilisations de plus en plus nombreuses contre les grands projets d’aménagement du territoire. Conjugué aux grandes manifestations à Paris, l’ancrage local incarne la dénonciation de la concentration des pouvoirs politiques et économiques à Paris. En outre, le mouvement a dépassé les frontières nationales : plusieurs groupes de Gilets jaunes se sont mobilisés en Belgique.
Plus largement, le mouvement des Gilets jaunes témoigne d’une évolution plus générale des mouvements sociaux dans le monde, vers des « mouvements d’occupation », tels que le mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis (2011), les Indignés en Espagne (2011-2015), les Printemps arabes (2010-2012), la « Révolution de la Dignité » en Ukraine (2014) ou Nuit Debout (2016). Ces mouvements partagent des modes d’action (l’usage des réseaux sociaux et l’occupation durable de l’espace public) et des mots d’ordre similaires, contre la confiscation du pouvoir par des élites jugées déconnectées de la vie quotidienne et une aspiration à la démocratie directe sur « fond de défiance à l’égard des organes traditionnels de représentation ». Ces mouvements partagent « des demandes d’affirmation de la parole de chacun »62.
3. Vers une écologie solidaire qui contribue à réduire les inégalités sociales
Enfin, les Gilets jaunes ne sont pas anti-écologistes ou climato-sceptiques. En effet, contrairement aux idées reçues, les revendications des Gilets jaunes portaient également sur l’écologie. L’analyse de la plateforme du Vrai Débat montre qu’ils et elles étaient en faveur d’une « écologie solidaire, accessible »63. Les travaux de l’anthropologue Alix LEVAIN ont montré que ces revendications reposent davantage sur une critique de la politique écologique telle qu’elle est conduite par le Gouvernement, que sur des discours « anti-écologistes » ou « climato-sceptiques »64. Elles interrogent la sincérité écologique du Gouvernement, après la démission du ministre de la Transition écologique, Nicolas HULOT ; les raisons davantage économiques qu’écologiques de la taxe carbone ; les injonctions contradictoires dans le temps (soutien au diesel puis soutien aux voitures électriques, malgré leurs limites en matière de recyclage des batteries notamment). Ces revendications invoquent également le principe de pollueur-payeur, visant à une répartition plus juste de l’effort selon la contribution de chacune et chacun aux émissions de gaz à effet de serre.
Des convergences ont parfois eu lieu localement entre les mobilisations des Gilets jaunes et les cortèges de la Marche pour le Climat, ou entre groupes de Gilets jaunes et associations environnementales. Enfin, le rejet des militants écologistes et de l’écologisme politique répond plutôt à une distance sociale et culturelle et à un rejet plus général des partis politiques, qu’à des discours climatosceptiques. Ainsi, certains sociologues s’interrogent sur l’émergence d’un « écologisme populaire », sur lequel nous reviendrons. Il convient toutefois de ne pas surestimer cet investissement de la question écologique. Comme le résume Alix LEVAIN, les Gilets jaunes « s’intéressent aussi » peu » que les autres Français à l’écologie, mais pas moins » et cet enjeu constitue un facteur de division au sein du mouvement65.
4. Un mouvement d’une importante portée historique
Le mouvement des Gilets jaunes s’inscrit donc dans une histoire longue des mouvements sociaux, à la suite de Mai 68, des grèves massives de 1995 et de Nuit Debout, et illustre des évolutions plus générales. Conformément à leur volonté, les Gilets jaunes ont « marqué notre histoire sociale nationale » et « continue à infuser »66 dans nos représentations sociales.
Comme d’autres mouvements sociaux d’ampleur, le mouvement a bouleversé le rapport à la politique des primo-contestataires. Il a également remis en question les pratiques habituelles des corps intermédiaires. Il a enfin eu des effets durables sur les mouvements sociaux actuels, qui s’inspirent de la diversité des modes d’actions et reprennent certains symboles du mouvement, tels que le port du gilet jaune et certains chants (« On est là ! »). Le mouvement contre le passe sanitaire (2021) ou le mouvement contre la réforme des retraites (2023) en sont des exemples. En effet, les Gilets jaunes ont ancré durablement une « demande de transformation sociale et une prétention à l’exercice de la souveraineté populaire »67 : « une France absente des médias s’est portée sur le devant de la scène et s’est découvert un goût affirmé pour la parole et l’échange en public, pour la lutte, et même pour les questions politiques »68.
Le mouvement a également surpris les responsables politiques et le monde académique et a affecté nos représentations collectives69. Certaines politiques ont été créées afin de répondre de manière explicite aux préoccupations soulevées par le mouvement, comme nous le verrons. Dans les discours politiques et médiatiques actuels, les références au mouvement se sont banalisées.
Sept ans après le début du mouvement, sa portée sur les trajectoires individuelles ainsi que sur les pratiques et les représentations collectives est toujours en cours d’étude. Parmi ces travaux, certaines études interdisciplinaires se sont intéressées plus précisément aux cahiers de doléances et à leurs caractéristiques, afin de comparer ce matériau au mouvement des Gilets jaunes.