Condition 5 — Récit commun et nouveaux modèles
Si la sobriété peut être vue comme une opportunité de repenser nos modes de production, de consommation et d’organisation, il reste essentiel de réfléchir aux modèles économiques et aux récits collectifs qui permettront de transformer cette opportunité en actions concrètes.
L’économie linéaire : un système dominant avec des limites
Un modèle linéaire qui reste incontournable dans l’industrie
À l’opposé de l’économie circulaire évoquée dans le chapitre précédent, l’économie linéaire est un système dans lequel les consommateurs achètent un produit, l’utilisent puis le jettent103, et dans lequel les ressources sont extraites, utilisées pour produire des biens puis éliminées comme déchets à la fin de leur durée de vie utile, l’objectif étant le bénéfice économique 104. Ce modèle est lié à l’économie de marché qui permet de produire au moindre coût pour vendre au meilleur prix et satisfaire une part croissante des désirs humains 105. Le marché est aujourd’hui mondialisé et l’Europe s’inscrit dans un système d’échanges libéralisés conçu pour garantir le principe de la libre concurrence, tant à travers son marché unique 106 que par ses accords de libre-échange107.Ce système permet à une large partie des citoyens de maintenir un niveau de vie décent, car pour beaucoup, leur priorité reste le prix.
Les limites du modèle linéaire face aux enjeux environnementaux
Fondé sur le principe d’une croissance infinie de la production et de la consommation de biens, le modèle linéaire se heurte à la finitude des ressources qui lui sont nécessaires et à la vulnérabilité des approvisionnements qui en découlent ainsi qu’au dépassement des limites planétaires. Les modes d’extraction et de production contribuent en effet à un appauvrissement des sols et à la dégradation de la biodiversité 108. Malgré cela, ce modèle reste dominant, comme l’illustre un rapport de l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE)109 qui montre notamment que les efforts d’adaptation actuels sont encore orientés vers le maintien de l’existant au détriment de la transformation des systèmes. Le rapport cite en exemple le Plan eau de 2023 qui privilégie les actions en faveur d’une utilisation plus efficiente de la ressource hydrique sans remettre en cause les usages. Il évoque également le littoral, sur lequel les actions d’adaptation portées par les acteurs restent principalement des actions de défense mais n’impliquent pas de déplacements significatifs de populations ou d’activités et la recomposition de territoires.Ainsi, dans ce contexte, la question n’est pas seulement de savoir quels nouveaux modèles inventer mais quelle place on souhaite leur accorder dans le système actuel.
Quelle place pour les nouveaux modèles ?
Façonner les modèles existants pour répondre aux usages essentiels
Si certaines chaînes de valeur sont dépendantes d’une économie mondialisée, comme c’est le cas de certains métaux, d’autres peuvent rester compétitives dans un modèle circulaire. L’optimisation des chaînes de valeur, la relocalisation des productions jugées essentielles peut renforcer la souveraineté de la France et de l’Union européenne, à condition qu’elles répondent à une stratégie de développement pensée à l’aune de besoins essentiels. Les impacts environnementaux des relocalisations peuvent être conséquents et doivent être anticipés. C’est d’ailleurs ce qui divise la population à Échassières dans l’Allier. Le projet d’exploitation d’une mine de lithium présente des avantages économiques pour répondre aux usages actuels. Il a été classé projet d’intérêt national majeur (PINM) en 2024. En suivant, la CNDP a décidé d’organiser un débat public sur ce projet d’ouverture de mine qui a induit des questionnements sur les mobilités en termes de sobriété et de changements de pratique. Ayant la caractéristique d’être un porteur de charge électrique très petit et léger, le lithium est utilisé pour les batteries de petits objets électroniques (téléphones portables, piles rechargeables) ainsi que pour les batteries de voitures électriques. Qu’en est-il des futurs usages ? La fabrication et l’usage de gros véhicules, notamment les SUV électriques utilise des quantités plus élevées de métaux critiques que de petites voitures électriques. Ainsi, si la tendance à produire des SUV électriques lourds se poursuit, la demande en métaux critiques, dont le lithium, pourrait dépasser les capacités d’approvisionnement 110. Cet exemple d’effet rebond111 nuit autant à l’environnement qu’à l’économie. Il est donc essentiel d’envisager la destination de la production dans le cas d’une relocalisation dont les impacts environnementaux sont conséquents.Cette cohabitation entre économie circulaire et économie linéaire peut aussi se concevoir du point de vue du marché et plus précisément en questionnant la règle basique du marché intérieur : la libre concurrence. Doit-elle être conservée pour l’ensemble des biens et services ? Est-ce nécessaire d’avoir trois réseaux concurrents de 5G compte-tenu du coût environnemental et des besoins matière associés ?Dans un contexte en mutation, l’ensemble du système doit évoluer de façon parallèle et progressive pour ne pas risquer de rompre les grands équilibres sociétaux. C’est ce que le concept de l’économie du doughnut — ou donut —, cherche à mettre en avant112.
En 2017, Kate Raworth, économiste britannique et enseignante à l’Université d’Oxford, a conçu ce modèle théorique (Figure 41) qui propose que la production de notre économie respecte deux limites : un « plancher social » qui correspond à la satisfaction des besoins essentiels de l’ensemble de la population et un « plafond environnemental » correspondant aux seuils critiques à ne pas dépasser pour les neuf limites planétaires.Cette approche anglo-saxonne qui peut aussi comporter des limites (notamment sur la définition des besoins essentiels), fait la synthèse entre approche environnementale et sociale et illustre bien le fait que la transition écologique doit nécessairement être accompagnée d’une plus grande justice sociale.
Figure 41 — Schéma de l’économie du doughnut 113

Faire cohabiter les modèles pour financer la transition
Le financement de la transition écologique, qui passera en partie par la mutation industrielle, ne pourra se faire que dans une économie stable et solide qui pourra assurer un niveau de financement suffisant. Si de nouvelles méthodes doivent apparaître, le premier levier est celui de la réorientation des fonds existants. Ainsi, l’épargne, les fonds d’investissement participatifs ou encore les aides publiques pourraient être davantage tournés vers des projets industriels contribuant à la transition écologique.En complément de cette réorientation, la création de nouveaux mécanismes de financement de la transition pourrait privilégier des dispositifs incitatifs. C’est d’ores et déjà le cas de plusieurs banques françaises qui proposent des solutions de financement bonifiées pour accompagner les projets contribuant à la transition écologique. Certains territoires optent quant à eux pour des modèles coopératifs à l’image des projets d’énergie partagée. Avec un ancrage local, ces projets s’inscrivent dans une démarche non spéculative et ont une gouvernance ouverte avec une participation majoritaire des habitants, des habitantes et des collectivités, rassemblés dans une société de projet.L’assureur mutualiste niortais MAIF s’est d’ailleurs associé à des projets d’énergie partagée comme en Charente (Fondation FabriKWatt)114. Les mutuelles peuvent ainsi servir d’intermédiaire pour rediriger l’épargne des assurés vers des investissements qui financent la transition écologique.
» PRÉCONISATIONS
Quelle place pour les nouveaux modèles ?
39. « Faire sens » : imposer par la loi que la finalité de toute nouvelle production à forts impacts environnementaux soit celle d’un usage sobre et essentiel.
40. Créer un fonds d’investissement régional pour la mutation industrielle.
Bâtir un nouveau récit de société
Si des ajustements techniques et financiers sont nécessaires pour concilier la transition écologique et la mutation industrielle, il faut plus largement remettre en question notre vision collective, notre récit de société et la manière dont nous voulons organiser la production, la consommation et la valeur.
Faire converger volonté des citoyens et ambition politique
La réussite de la transition écologique et de la mutation industrielle suppose une convergence entre les aspirations des citoyens et des citoyennes et certaines décisions politiques qui semblent parfois aller en sens inverse. Ce décalage s’exprime particulièrement lorsque des projets sont autorisés malgré les contestations de riverains mobilisés contre l’implantation d’infrastructures, qu’il s’agisse de l’industrie, de l’énergie ou du transport, et malgré des avis défavorables émis par les autorités de contrôle. Cela alimente une perte de confiance dans le débat public, une défiance vis-à-vis des décideurs publics, un sentiment de dépossession de sa qualité de citoyen et contribue de fait à nuire à l’image de l’industrie.
Ces tensions peuvent questionner la portée des dispositifs actuels de concertation mais il apparait surtout essentiel de restaurer le lien entre décision politique et participation citoyenne. Le débat public ne peut pas être perçu comme une formalité, mais comme un espace de co-construction de la décision.
Ainsi, le récit collectif à bâtir doit clarifier les priorités et assurer la cohérence entre discours et actions. Cela passe par le fait de redonner sa place à chaque acteur dans le dialogue social territorial permettant aux décideurs publics de construire une vision à long terme et de tenir un cap pour rendre un territoire désirable.
Élargir la conception de la valeur
La prééminence de la logique économique sur la logique écologique traduit une conception restrictive de la valeur, encore largement mesurée par le seul Produit Intérieur Brut (PIB). Cet indicateur, centré sur la production marchande, ne prend pas en compte des dimensions essentielles : le bien-être, la cohésion sociale, la préservation des ressources ou la création de communs 115.
Pour autant, le PIB conserve l’avantage d’être un outil partagé par toutes les nations, utile à la comparaison internationale et à l’attractivité économique. Il ne s’agit pas de le rejeter, mais plutôt de le compléter par d’autres indicateurs de valeur intégrant la contribution des activités humaines au respect des limites planétaires et à l’amélioration des conditions de vie.Cette réflexion conduit à repenser ce que la société choisit de produire, de soutenir et de développer.
Le récit ne consiste pas à opposer croissance et décroissance, mais à choisir ce que nous voulons faire croître.
Kate Raworth (Doughnut Economics, 2017).
» PRÉCONISATIONS
Bâtir un nouveau récit de société
41. Renforcer les dispositifs de dialogue social territorial.
42. Créer une Fabrique régionale du récit territorial en associant les autres collectivités et EPCI.
43. Lancer des Assises régionales de la réindustrialisation désirable en Nouvelle-Aquitaine qui associent l’ensemble des publics concernés dont les citoyens et les citoyennes.