Condition 3 — S’inscrire dans un écosystème de coopération locale
La mutation industrielle ne peut pas être un phénomène isolé et porté par l’entreprise seule. Si elle est bel et bien à l’initiative d’une démarche de transition écologique, la réussite et la pérennité de celle-ci repose en parallèle sur un collectif de coopération locale qui associe acteurs privés et publics. La transition industrielle suppose une dynamique collective au service d’un projet territorial partagé.
Construire la réussite de la transition par la coopération locale
Les bénéfices économiques d’une coopération locale
De nouvelles opportunités économiques
La mise en réseau d’acteurs économiques locaux crée de nouvelles synergies et débouche sur des opportunités de diversification. Les entreprises peuvent accéder à de nouveaux marchés en s’appuyant sur la complémentarité entre les différents secteurs d’activités présents dans le tissu économique local, ou encore bénéficier de plateformes mutualisées de logistique.La coopération favorise également la réduction des coûts de production grâce à la mutualisation des services (achats groupés, maintenance partagée, formation commune…) et à la valorisation des flux résiduels entre entreprises. Les déchets ou coproduits d’une entreprise peuvent devenir la ressource d’une autre. Cette logique circulaire contribue à la sobriété en ressources, tout en diminuant les dépenses matière ainsi que les coûts d’élimination et en allant vers des coûts de transport limités.
Un levier d’accompagnement pour les TPE et PME
Les petites et très petites entreprises constituent le socle de l’économie régionale mais sont souvent dépourvues des moyens techniques et humains nécessaires pour initier seules une transition écologique. L’appartenance à un réseau de coopération leur permet de bénéficier d’un accompagnement et de ressources partagées. Ce cadre peut favoriser la diffusion de bonnes pratiques, la mise en commun d’expériences ou encore l’accès facilité à des dispositifs d’aides publiques.Les coopérations locales jouent ainsi un rôle d’entraînement : elles peuvent permettre à des entreprises qui n’ont pas la capacité d’agir seules de s’engager et de contribuer à un projet collectif de transition (club d’entreprises, centrale d’achat par exemple). Cette solidarité inter-entreprises renforce la cohésion territoriale et contribue à la résilience économique locale.
Valoriser l’image et l’ancrage territorial des entreprises
S’inscrire dans une dynamique collective favorise parallèlement la reconnaissance des entreprises comme acteurs responsables, engagés dans la durabilité du territoire. Cette image positive renforce leur attractivité, tant auprès des clients que des salariés ou partenaires institutionnels.L’entreprise coopérante devient aussi un acteur du tissu local : en s’associant à des projets de territoire, elle consolide ses liens avec les collectivités, les associations, les établissements de formation ou les citoyens. Cet ancrage local peut être un vecteur pour faciliter l’établissement de futurs projets et constitue une garantie supplémentaire de stabilité et de légitimité, particulièrement précieuse dans un contexte où les attentes sociétales vis-à-vis du monde industriel se renforcent.
Une dynamique de coopération au service du développement territorial
Mutualiser les ressources et partager les infrastructures
La transition écologique suppose de repenser les modèles productifs pour optimiser les ressources disponibles à l’échelle d’un territoire. Cette optimisation ne se limite pas à la mutualisation d’infrastructures physiques (zones d’activités, plateformes logistiques, réseaux de chaleur, outils de valorisation des matières ou des eaux) mais implique également une organisation collective des compétences et des services associés : réseaux de sous-traitants, logistique, formation ou sécurité industrielle.De telles synergies sont plus faciles à mettre en œuvre sur des plateformes industrielles existantes, comme Lacq ou la presqu’île d’Ambès, qui disposent déjà d’infrastructures partagées (traitement des déchets, fourniture de fluides ou de vapeur, laboratoires d’analyse, services de pompiers…) et qui peuvent favoriser la mise en relation entre entreprises. Ces dynamiques contribuent à renforcer la cohérence et la durabilité des projets industriels à l’échelle locale.
Instaurer une culture de la coopération
La coopération se construit sur la durée, à partir de relations de confiance entre acteurs. Les démarches collaboratives locales contribuent à instaurer une solidarité économique, où les entreprises partagent non seulement des moyens, mais aussi une vision commune de leur développement. Cette coopération s’opère également entre les entreprises et les collectivités. Toutefois, si les décideurs publics savent travailler avec les entrepreneurs, l’occasion se présente trop rarement avec les salariés et leurs représentants. Pourtant le dialogue social territorial a un vrai rôle à jouer dans la transition à mener en contribuant par exemple à renforcer la légitimité d’un projet d’implantation.Cette culture de la coopération s’avère essentielle pour relever les défis de la transition. Elle favorise une approche collective et permet d’identifier des synergies impossibles à révéler dans un fonctionnement isolé. À terme, la coopération contribue à renforcer l’attractivité territoriale et à consolider les chaînes de valeur locales.
FOCUS INITIATIVE 3 :
Les projets coopératifs du laboratoire Science et Nature
Présentation de l’entreprise :
Nom de l’entreprise : Fonty Nom de l’entreprise : Laboratoire Science et Nature Ville : Nueil-les-Aubiers Département : Deux-Sèvres Nombre de salariés : 249 Description de l’activité : production de cosmétiques et de produits d’entretien écologiques
L’entreprise a été créée en 1972 et propose des produits d’entretien, de cosmétiques et de bien-être sains pour l’Homme et l’environnement. La démarche environnementale a ainsi été intégrée au projet global dès sa création. Fortement implantée sur le territoire depuis de nombreuses années, l’entreprise a contribué à trois projets de coopération locale importants : la création d’une crèche inter-entreprises de 35 places avec trois autres entreprises du territoire, la création d’une structure de « co-living » en partenariat avec la communauté d’agglomération de Bressuire et le conventionnement avec une résidence Habitat Jeunes de Bressuire.
» PRÉCONISATIONS
Construire la réussite de la transition par la coopération locale
22. Promouvoir les différentes formes de coopérations locales : plateformes industrielles groupements d’achats, clubs d’entreprises, SCOP, qui ont la même vocation : partage, innovation, écologie industrielle, formation…
23. Créer les conditions propices à l’animation d’écosystèmes locaux en rassemblant les acteurs concernés ou par le biais par exemple d’appels à projets ou par la mise en place d’animateurs de proximité pour développer les coopérations locales.
24. Créer un diagnostic « Responsabilité Territoriale de l’Entreprise » qui évaluerait l’intégration de l’entreprise dans le tissu socio-économique local et son action en faveur de la durabilité du territoire.
25. Inciter les collectivités locales et EPCI à anticiper les besoins énergétiques face à l’augmentation de l’électrification des usages à l’échelle du territoire.
26. Engager une procédure de modification du SRADDET pour qu’il intègre un certain nombre de règles qui favorisent une réelle transition environnementale de l’industrie et qui incite fortement les acteurs publics locaux à renforcer leurs documents d’aménagement et d’urbanisme en ce sens.
Le rôle structurant des filières et des acteurs publics
Au-delà des initiatives inter-entreprises, la coopération doit s’étendre à l’ensemble des acteurs économiques et institutionnels pour structurer un écosystème territorial porteur de transition.
Le rôle clé des filières industrielles
Consolider les chaînes de valeur locales
Les filières industrielles constituent un levier de coordination stratégique. En favorisant les échanges entre les différents maillons de la chaîne de valeur, elles permettent d’identifier les besoins communs, d’expérimenter de nouveaux modèles économiques et d’anticiper les mutations des marchés. Les coopérations sectorielles favorisent ainsi la montée en compétence collective et la mutualisation des outils de recherche, de formation ou de certification. Dans le cadre de la transition écologique, elles peuvent faciliter la relocalisation de certaines productions ainsi que l’optimisation des flux de matières.
Des filières au service du développement régional
En favorisant les synergies entre les différents secteurs et en intégrant les logiques de circuits courts, les filières structurées participent à l’ancrage local de la valeur ajoutée et au maintien des emplois industriels. Les filières régionales peuvent ainsi devenir de véritables vecteurs de cohérence territoriale en articulant les initiatives des entreprises avec les orientations des politiques publiques.
Coopérer avec les acteurs publics pour mettre en œuvre la vision territoriale
Des outils pour une mise en œuvre partagée des stratégies territoriales
Bien que les collectivités soient globalement dotées d’outils essentiels pour encadrer l’aménagement du territoire (SRADDET, Schémas de cohérence territoriale — SCoT), leur efficacité peut être compromise par des marges de manœuvre locales trop restreintes, des tensions entre développement local et préservation de l’environnement, ou encore par un manque de moyens pour leur mise en œuvre. Il est donc nécessaire de renforcer la coordination entre les échelons territoriaux pour permettre l’adhésion collective à une stratégie d’aménagement et de réindustrialisation viable. Les acteurs publics, qu’ils soient régionaux, intercommunaux ou communaux, doivent porter une vision stratégique du développement économique et écologique des territoires.Cette vision ne peut devenir opérationnelle que par la coopération étroite avec les acteurs économiques. Les collectivités disposent d’un rôle structurant pour accompagner, animer, faciliter, financer et coordonner les démarches collectives.Le programme national Territoires d’industrie co-porté par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) et la Direction générale des entreprises, ambitionne de déployer une stratégie de reconquête industrielle « par et pour les territoires ». Ces programmes sont portés par un binôme élu-industriel et structurés autour de trois priorités : la coordination et l’animation du réseau, des moyens d’ingénierie, des investissements productifs (via le Fonds vert).En novembre 2023, 183 territoires ont été labellisés dont 16 en Nouvelle-Aquitaine. La reconduite du programme pour la période 2023-2027 a renforcé les moyens visant l’accompagnement du réseau qui a fait défaut lors du précédent. Selon le ministère de la Cohésion des territoires, sur les 146 territoires concernés en 2022, une dizaine n’aurait pas atteint des résultats escomptés par manque de volonté politique locale : « On s’est retrouvés un peu seuls car l’Etat s’est retiré assez vite, considérant que c’était à la Région de prendre le relais en termes d’animation » 92. Dans le même esprit, en Nouvelle-Aquitaine, entre 2018 et 2024, ce sont 6 démarches d’écologie industrielle et territoriale (voir Condition 4) qui ont été initiées mais non poursuivies.Autre outil de développement local au service du développement industriel et de la transition énergétique, le programme ZIBAC (Zones industrielles bas carbone) est un appel à projets financé par l’ADEME dans le cadre du plan France 2030, qui vise l’accompagnement des zones industrielles mettant en œuvre des démarches de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Les zones de Bassens et d’Ambès ont été lauréates en 2024 de cet appel à projet, donnant naissance au programme d’actions Bees ZIP.

FOCUS INITIATIVE 4 :
La décarbonation des zones industrialo-portuaires de Bordeaux
Présentation de l’association :
Nom de l’association : BEES-ZIP (Bordeaux Énergies Eau Environnement Synergies en Zone Industrielle et Portuaire) Ville : Bassens Département : Gironde Objet de l’association : aider et mettre en œuvre toute action qui participera à créer une dynamique collective favorisant le développement économique, social et environnemental dans les zones industrialo-portuaires de Bordeaux et des zones géographiques à proximité.
Née fin 2023 à l’initiative du Grand Port Maritime de Bordeaux, Bordeaux Métropole, Michelin, Sarp Industries Aquitaine et Pyrénées (SIAP), EDF et TEREGA, l’association Bees-Zip a pour objectif d’aider et de mettre en œuvre toute action qui participera à créer une dynamique collective favorisant le développement économique, social et environnemental dans les zones industrialo portuaires de Bordeaux et des zones géographiques à proximité.
En 2024 elle a été lauréate de l’appel à projet lancé par l’ADEME (France 2030) afin de travailler sur des Zones Industrielles Bas Carbone (ZIBAC) et de financer des études collectives dans l’objectif de décarboner l’industrie.
Le port et toute la zone économique voient leurs activités aujourd’hui basées sur les hydrocarbures, décliner. Cette reconversion représente donc un véritable relais de développement essentiel pour la survie de l’activité industrielle dans cette zone et pour le maintien des emplois.
Les 6 structures regroupées autour de ce projet ont plusieurs objectifs : à court terme, travailler sur les sujets de sobriété et de capture de CO2 et à plus long terme, il s’agira d’aborder les sujets des infrastructures de production d’hydrogène et de réutilisation dans les processus industriels du CO2 capté.
Ainsi, la réussite de ces démarches repose fortement sur l’existence d’un accompagnement dédié et de la présence de personnes « moteurs » capables de les animer dans la durée. Une coopération accrue entre les acteurs publics et privés est donc déterminante pour assurer la pérennité des projets.
Des modèles de gouvernance inspirants : l’exemple des parcs naturels régionaux
D’autres structures de gouvernance territoriale ont su mettre en place des modèles exemplaires de coopération. Les Parcs naturels régionaux (PNR) en sont une illustration : à travers leurs chartes, ils rassemblent collectivités, entreprises, associations et habitants autour d’un projet de territoire conciliant développement économique et préservation des patrimoines naturels et culturels. Leur fonctionnement repose sur la concertation, la co-construction et la recherche d’équilibres entre les différentes composantes du territoire.Face aux difficultés de mise en œuvre d’actions collectives, le mode de fonctionnement des parcs naturels régionaux peut être une piste sérieuse pour favoriser l’émergence de projets tout en préservant les atouts naturels et paysagers d’un territoire.Les Parcs naturels régionaux ont en effet pour vocation d’asseoir un développement économique et social local, tout en préservant et valorisant le patrimoine naturel, culturel et paysager. Dans ce cadre, il est important de noter qu’il est possible d’implanter une installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE) au sein d’un PNR, dans la mesure où celle-ci entre en cohérence avec les objectifs de la charte du parc.Cela signifie que la charte d’un PNR a une certaine portée contraignante sur les demandes d’autorisation ICPE93, sans toutefois imposer par elle-même des obligations aux tiers.Le rôle du Parc est d’accompagner le territoire dans son évolution vers un mode de vie plus respectueux de son environnement en expérimentant des solutions innovantes, en animant le tissu local, en aidant la concrétisation des projets et en menant des actions concertées avec tous les acteurs locaux.Il existe actuellement cinq parcs naturels régionaux en Nouvelle-Aquitaine : le PNR des Landes de Gascogne, le PNR du Marais poitevin, le PNR du Périgord Limousin, le PNR de Millevaches en Limousin et le PNR du Médoc ; et trois autres sont actuellement en projet : le PNR de la Montagne basque, le PNR de la Gâtine poitevine et le PNR des marais du littoral charentais.Les différentes expériences existantes démontrent que l’association de l’ensemble des parties prenantes, des élus, aux acteurs économiques en passant par le milieu associatif et les citoyens, font de la coopération, un véritable outil pour forger une vision commune et bâtir les fondements solides d’un développement territorial partagé entre tous les acteurs. Ces modes de gouvernance doivent aussi garantir un cadre dimensionné pour assurer des prises de décisions rapides et éclairées favorisant l’aboutissement des projets.
» PRÉCONISATIONS
Le rôle structurant des filières et des acteurs publics
27. Renforcer les documents d’aménagement du territoire par l’ajout de cartographies des vulnérabilités territoriales (qualité de l’air, des sols, disponibilité des ressources...).
28. Favoriser et inciter la mise en place de modèles de gouvernance qui vont fédérer les acteurd en recherchant le consensus sans ralentir le processus de décision.
29. Mettre en commun les différentes stratégies territoriales en lien avec les acteurs économiques en particulier les filières qui incluent toute la chaîne de valeur, pour favoriser le dialogue et nourrir une vision et des ambitions communes.
30. Instaurer des indicateurs pour valoriser les réussites d’un projet de territoire : émissions de gaz à effet de serre, modes de déplacement, consommation énergétique, emploi… L’ambition est de montrer que chacun participe à sa mesure à la réussite d’un projet global.