Sous-partie

1.1 Réindustrialiser la Nouvelle-Aquitaine : opportunité ou exigence.

Une stratégie climatique nationale à deux vitesses

La neutralité carbone au cœur des enjeux nationaux

En 2020, en réponse à l’actualisation des objectifs communautaires, le Gouvernement français a renforcé sa Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) qui vise la réduction des émissions de gaz à effet de serre. La politique nationale comporte un premier volet qui se rapporte à la neutralité carbone. Il s’articule autour de la réduction des émissions relevant des scopes111 et 2. Le scope 1 concerne les émissions directes issues des activités de l’entreprise et le scope 2 concerne les émissions indirectes associées à la consommation d’énergie. Il s’agit d’émissions faites sur le territoire français. Le Scope 3 regroupe les émissions indirectes qui englobent toutes les activités amont et aval faites en dehors du territoire français (importation de matières premières et livraison de marchandises par exemple) (Figure 1).

Figure 1 — Les différents périmètres d’émission de gaz à effet de serre du bilan carbone

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Source : CESER Nouvelle-Aquitaine

Depuis 1990, les émissions de l’industrie manufacturière ont diminué de 54 % pour représenter en 2023, 17 % des émissions nationales 12.Si le secteur de l’industrie manufacturière a fortement baissé ses émissions, ce n’est pas le cas de l’ensemble des secteurs (Figure 2), notamment celui des transports (1/3 du total des émissions de GES) qui progresse de 3 % entre 1990 et 2023, représenté en moyenne à plus de 54 % par les véhicules particuliers et à 37 % par les poids lourds et véhicules utilitaires 13.

Figure 2 — Évolution des émissions de gaz à effet de serre selon les secteurs entre 1990 et 2023

Figure 2 — Évolution des émissions de gaz à effet de serre selon les secteurs entre 1990 et 2023

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En 2021, le Gouvernement annonce le lancement du plan France 2030 qui flèche 50 % de sa dotation en faveur de la décarbonation de l’économie. Associé par la suite à la loi relative à l’industrie verte de 202314, le Gouvernement tente ainsi de donner un cadre et des moyens pour la mise en œuvre d’une stratégie nationale de réindustrialisation répartie en deux volets : le déploiement de solutions de décarbonation des sites industriels, ainsi que le financement de l’innovation et le développement de technologies vertes. Dans le même temps, des contrats de transition écologique ont été signés à destination des 50 sites industriels les plus émetteurs de CO2 en France. Les entreprises signataires se sont engagées à ramener leurs émissions à 45 % d’ici 203015. Au-delà de ces contrats, de nombreuses aides ont été mises en place, notamment via l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME), pour encourager les entreprises à poursuivre leurs efforts de décarbonation qui peuvent s’appuyer sur plusieurs leviers stratégiques : l’électrification des procédés (ou usage du biogaz), l’amélioration de la performance énergétique, l’utilisation des combustibles solides de récupération (CSR), des technologies de captage, de stockage et/ou de valorisation du CO2, l’amélioration de la R&D et l’intensification des investissements dans des procédés « verts » spécifiques à chaque filière.L’activation de ces leviers contribue à l’atteinte de l’objectif de neutralité carbone en faisant baisser les émissions directes des activités des entreprises, qui correspondent au 1er volet de la stratégie nationale. Néanmoins, des efforts restent à poursuivre dans les autres secteurs d’activité pour espérer atteindre les objectifs de la SNBC.Les conclusions du dernier rapport Secten, rapport de référence sur les émissions de gaz à effet de serre et de polluants atmosphériques en France, montrent que la France poursuit sa trajectoire de réduction en respectant le 2nd budget carbone (SNBC 2) mais que les émissions de gaz à effet de serre diminuent de façon plus faible en 2024 qu’entre 2022 et 2023. Ce ralentissement interroge sur l’évolution à venir de la tendance compte tenu de l’abaissement du seuil du budget carbone provisoire de la SNBC 3 (Figure 3).

Figure 3 - Émissions de gaz à effet de serre (hors puits de carbone) et budget carbone (scopes 1 et 2 uniquement)

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La relocalisation de la production : un levier de réduction de l’empreinte carbone

La stratégie nationale comporte également un deuxième volet qui est celui de l’empreinte carbone. L’empreinte carbone est la somme des émissions directes de GES des ménages (véhicules particuliers et chauffage des logements utilisant des énergies fossiles) et des émissions indirectes associées à la production des biens et des services achetés destinés à une consommation en France ou à l’étranger (Figure 4). Elle est estimée en 2024 à 563 Mt CO2 eq 16, soit 8,2 t CO2 eq par personne en France, alors que l’objectif pour 2050 est établi à 2 tonnes 17.

Figure 4 — L’empreinte carbone de la France en 2024

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L’empreinte CO2 des Français (Figure 5) dépasse de 42 % l’empreinte CO2 moyenne mondiale et les émissions importées en représentent la moitié (50 %)18.

Figure 5 — L’empreinte carbone des Français en 2024 (SDES-INSEE)

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Source : SDES — INSEE - Retraitement CESER Nouvelle-Aquitaine

Pour les entreprises en 2021, les émissions du scope 3 représentaient 83 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre pour les entreprises dites « non intensives » 19. Cette proportion est plus faible pour les entreprises « intensives », de l’ordre de 30 %. Ces dernières, plus énergivores et fortement émettrices de gaz à effet de serre, présentent des émissions locales (scope 1 et 2) importantes et bien supérieures à leurs émissions liées aux importations 20, comme l’illustre le schéma ci-après (Figure 6).

Figure 6 — Émissions moyennes par salarié et par typologie d’entreprise (en tCO2eq)

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Source : CITEPA/ADEME, retraitement CESER Nouvelle-Aquitaine

Malgré la part importante de ces émissions, il a fallu attendre la SNBC 321, encore à l’état de projet et dont la consultation s’est achevée en décembre 2024, pour que la réduction de l’empreinte carbone soit prise en compte, via des objectifs quantitatifs pour chaque budget carbone.À l’image de la neutralité carbone, la stratégie visant la réduction de l’empreinte carbone de la France, identifie un certain nombre de leviers :

  • L’évolution des comportements prônant la sobriété ;
  • Des mesures règlementaires ou incitatives pour réduire l’empreinte carbone de l’UE ;
  • La réindustrialisation verte dont l’idée est définie comme suit : « La réindustrialisation est associée à une baisse des émissions uniquement lorsqu’elle est combinée à une modération de la demande, dans le but que la création d’une usine supplémentaire sur le territoire national se traduise bien par le remplacement d’une usine à l’étranger » 22.

Autrement dit, relocaliser les productions est ainsi devenu un levier majeur de réduction de l’empreinte carbone, à condition que cette relocalisation compense des importations fortement émettrices. Ces relocalisations contribueront aussi à améliorer notre souveraineté, à créer des emplois (bien payés et sur les territoires), de la valeur et à lutter contre les déficits notamment commerciaux. Rapatrier 1 milliard d’euros de production pour les branches manufacturières génèrerait un surplus d’émissions de 530 000 tonnes de CO2 en moyenne mais en effacerait 1 280 000 tonnes émises ailleurs23, souvent dans des pays aux normes environnementales et sociales plus accommodantes.

📌 À retenir

› » CE QU’IL FAUT RETENIR

Une stratégie climatique nationale à deux vitesses

La récente évolution des stratégies industrielles et environnementales fait désormais converger les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de réindustrialisation du pays. Notre empreinte carbone est de 8,2 t CO2 eq par habitant et provient pour moitié de nos importations. Pour atteindre les objectifs fixés pour 2050, à savoir 2 t CO2 eq par habitant, il est indispensable de poursuivre et d’intensifier la décarbonation des transports, de l’agriculture, des bâtiments et de l’industrie. Ainsi, relocaliser les productions industrielles qui compensent des importations fortement émettrices, est désormais un levier majeur de réduction de l’empreinte carbone.

Une crise planétaire qui ne se limite pas qu’au climat

Les limites planétaires : des seuils à ne pas dépasser

La décarbonation des activités industrielles associée à une volonté de réduction des émissions liées aux importations, sont des mesures favorables à la lutte contre le changement climatique qui fait actuellement peser de nombreux risques à nos sociétés. Cependant, il est important de prendre conscience que nous faisons face à une crise environnementale globale qui ne se limite pas au seul impact climatique.Le rapport Meadows24 s’attachait déjà à montrer les limites de notre système planétaire, notamment en termes d’épuisement des ressources naturelles et de fragilisation des écosystèmes, face à un désir de croissance infinie. Prenant appui sur ces travaux, les scientifiques du Stockhlom Resilience Center (SRC) ont recensé neuf limites planétaires (Figure 7), processus qui régulent la stabilité et la résilience du système Terre, à l’intérieur desquelles l’humanité peut continuer à se développer et à prospérer pour les générations à venir. Cette démarche vise avant tout à se placer au-delà du débat lié à la croissance économique, qui oppose classiquement la limite de l’exploitation des ressources et le développement de l’innovation technologique.

Figure 7 — Les neuf limites planétaires du cadre de 2015 actualisé en 2022

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Source : La France face aux neuf limites planétaires

Ainsi, le cadre des limites planétaires tend à se détacher des impératifs socio-économiques en se concentrant sur le fonctionnement propre des processus biophysiques. Le dépassement des limites pour chaque phénomène fait peser un risque important de déstabilisation global, entraînant des effets potentiellement irréversibles jusqu’à rendre la planète invivable pour l’Homme.

Sept des neuf limites planétaires largement dépassées : un risque de déstabilisation globale

L’évaluation de 202 325 qui a quantifié l’ensemble de ces limites, a conclu que six des neuf limites ont été transgressées à l’échelle planétaire : en 2009, trois limites étaient dépassées, une quatrième s’ajoute en 2015 puis deux nouvelles en 2023. En 2025, ce sont désormais sept limites qui sont dépassées car pour la première fois, l’acidification des océans a franchi un seuil critique 26. Cette accélération est d’autant plus préoccupante qu’elle illustre le fait que chaque dépassement d’une limite augmente le risque de franchir les autres, ce qu’on appelle le point de bascule. La France contribue au dépassement de la plupart d’entre elles 27 :

  • Le changement climatique provoqué par les émissions de gaz à effet de serre
  • L’érosion de la biodiversité dont l’augmentation forte et récente en France est préoccupante
  • Le changement d’usage des sols qui concerne directement le couvert forestier.
  • La perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore impactant la qualité de l’eau.
  • L’utilisation mondiale de l’eau douce et le cycle de l’eau dont les prélèvements révèlent de fortes disparités territoriales.
  • L’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère.
  • L’acidification des océans.

Si la situation de l’appauvrissement de l’ozone stratosphérique, grande préoccupation internationale dans les années 80 et 90, s’est stabilisée dans les années 2000 et améliorée selon l’édition 2024 du bulletin sur l’ozone de l’Organisation météorologique mondiale (OMM) de l’ONU28, elle reste préoccupante.Deux autres limites ne sont quant à elles pas encore totalement quantifiées même si des variables de contrôle existent :

  • L’augmentation des aérosols dans l’atmosphère, dont il est encore difficile d’estimer l’effet global sur le climat. Ils seraient néanmoins à l’origine de perturbations sur les régimes de précipitations.
  • L’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère est une limite qui a été introduite en 2015 et, même si elle n’est pas précisément quantifiée, elle est déjà considérée comme dépassée. Ces entités sont les substances chimiques (résidus médicamenteux, additifs, pesticides, perturbateurs endocriniens, chlorofluorocarbones — CFC) mais également les nanomatériaux (polymères plastiques ou organismes génétiquement modifiés) susceptibles de perturber les équilibres physiques et/ou biologiques et la Santé (« Une Seule Santé »).

Les activités humaines dans leur ensemble génèrent des impacts dont certains sont désormais irréversibles forçant ainsi nos sociétés à opérer des choix qui vont aussi continuer de se poser pour le monde industriel bien au-delà de la question climatique.

📌 À retenir

» CE QU’IL FAUT RETENIR

Une crise planétaire qui ne se limite pas qu’au climat

Si le climat est au cœur des préoccupations stratégiques nationales et internationales, il est l’une des neuf limites planétaires qui garantissent un équilibre planétaire vivable. Or aujourd’hui, ce sont sept de ces limites qui sont dépassées et affectent la Santé (Une seule santé), et auxquelles la France contribue. De nouveaux choix s’imposent de fait à nos sociétés.

Quelle stratégie de réindustrialisation pour répondre aux multiples enjeux ?

En 2023, le ministre de l’Économie de l’époque, Bruno LE MAIRE, a annoncé un objectif de remonter la part de l’industrie de 10 % à 15 % du PIB en 2035. Certains spécialistes 29 30s’accordent à dire que cet objectif de 15 % est trop ambitieux. Selon Olivier LLUANSI, chargé de piloter cette mission, l’atteinte de cet objectif impliquerait plusieurs choses :

  • être en mesure de répondre à des besoins plus importants en énergie, ce qui pourrait supposer d’avoir recours aux énergies fossiles et donc d’augmenter les effets du changement climatique 
  • pouvoir fournir plus de foncier industriel que ne le tolère actuellement le principe du « zéro artificialisation nette » (ZAN) et donc avoir une influence même indirecte sur le changement d’usage des sols 
  • avoir accès à suffisamment de main d’œuvre via soit un transfert d’emplois depuis le secteur des services, soit via le recours à de la main d’œuvre étrangère 
  • doubler l’appareil de formation aux métiers industriels impliquant un budget évalué à plusieurs milliards d’euros par an.

Ainsi, selon les conclusions rendues, un objectif de réindustrialisation fixé à 12 % du PIB semble plus réaliste et atteignable. Il impliquerait de retrouver l’équilibre de la balance commerciale industrielle en 2035, dont le déficit se résorberait progressivement31, et permettrait la création d’environ 60 000 emplois industriels par an selon les projections.Les enjeux économiques sont bien entendu importants mais il ne faut pas perdre de vue que la stratégie de réindustrialisation de la France doit viser la réduction de l’empreinte environnementale. Désormais, la lutte contre le réchauffement climatique peut devenir une opportunité en termes de compétitivité pour les industries et les autres enjeux environnementaux, en termes d’accès aux ressources naturelles, d’utilisation des sols ou encore de santé et de pollutions, doivent être pleinement intégrés aux objectifs nationaux.Comme évoqué précédemment, 82 % des Français interrogés sont aujourd’hui favorables à la réindustrialisation mais la pollution et la dégradation de l’environnement arrivent en tête de leurs préoccupations, car la réindustrialisation, qu’il s’agisse de relocalisation d’activités ou de développement d’activités déjà existantes, se passe avant tout dans les territoires.En prenant pour référence l’objectif de 12 %, BPI France a en effet établi que les projets de développement des industries existantes représenteraient plus de 2/3 de l’objectif de réindustrialisation en France32. Dans cette perspective, représentant 8 % de la valeur ajoutée industrielle nationale, la région Nouvelle-Aquitaine a un rôle à jouer.

📌 À retenir

» CE QU’IL FAUT RETENIR

Quelle stratégie de réindustrialisation pour répondre aux multiples enjeux ?

Il est établi que viser un objectif de réindustrialisation à 12 % du PIB semble plus raisonnable que celui de 15 % déterminé par le Gouvernement. L’atteinte de cet objectif passera majoritairement par le développement des projets des industries existantes.