Vers un monde cyberpunk ?
Les relations entre l’humain et la machine suscitent depuis longtemps fascination et inquiétudes, nourries par l’imaginaire de la science-fiction et de l’esthétique cyberpunk. Avec la généralisation des usages de l’intelligence artificielle, ces représentations semblent aujourd’hui se rapprocher de la réalité. Comme le souligne la politologue Asma MHALLA101, les dystopies technologiques ne relèvent plus uniquement de la fiction, mais s’inscrivent déjà dans notre quotidien.
La multiplication récente des robots humanoïdes et leur intégration progressive dans les processus industriels illustrent cette accélération technologique. Toutefois, les analyses de France Stratégie rappellent que l’IA n’est pas une technologie autonome : ses effets sur le travail dépendent avant tout des choix d’organisation, des usages retenus et des objectifs poursuivis par les entreprises.
Robotique et IA suscitent des inquiétudes chez les travailleurs et travailleuses. La crainte d’une déshumanisation du travail, les enjeux de protection des données, la sécurité de l’emploi et les inégalités d’accès à la formation continue figurent parmi leurs principales préoccupations. Le Contre-sommet de l’IA, organisé à Paris en février 2025, a mis en lumière les impacts négatifs de certaines solutions, notamment dans les métiers créatifs et intellectuels.
que la perte d’interactions humaines
est leur principale préoccupation
déclaraient se méfier de l’IA
Rapport commission IA
Maintenir « l’humain aux commandes » et refuser toute automatisation imposée sans concertation sont donc des enjeux essentiels. À l’échelle européenne, le Comité économique et social européen souligne lui aussi la nécessité d’un déploiement de l’IA respectueux des droits fondamentaux, appuyé sur le dialogue social et la formation tout au long de la vie.102
Face à ces constats, une question centrale demeure : quels sont les impacts réels de l’intelligence artificielle sur l’emploi et le travail, en fonction des choix ? L’enjeu n’est pas seulement d’anticiper les transformations, destructions ou créations d’emplois, mais bien de penser les conditions d’un déploiement de l’IA qui renforce les compétences, améliore la qualité de vie au travail et préserve la place centrale de l’humain dans les organisations. En résumé, développer une IA capacitante103 avec et pour les salarié·es.
État des lieux de l’utilisation de l’IA par profils de travailleurs et travailleuses
en France en 2025
utilisent des outils d’IAg dans le cadre professionnel au moins une fois par semaine
(dont 42 % de managers)
ont suivi une formation générale ou spécifique sur l’IA

Étude APEC - les cadres et l’IA, juin 2025
souhaitent une régulation de l’IA
souhaitent que les entreprises proposent des formations à l’IA
contre 147 000 en Allemagne et 125 000 au Royaume‑Uni
et d’études :
contre 22 % de la population générale

Cinq cas d’usages les plus fréquents des 18-25 ans dans les études et au travail (Born AI, Heaven, 2025)
utilisent l’interface de programmation Albert, outil d’IA souverain de l’État
Cette réalité renforce l’urgence d’un encadrement clair et pédagogique des usages en entreprise, afin de sécuriser les pratiques sans freiner l’innovation.
Opportunités et risques de l’IA au travail
Des bénéfices documentés en termes d’amélioration de la performance104
- Augmentation de la performance quantitative avec les IA génératives :
- + 13,8 % en traitement de demandes client (Brynjolfsson et al., 2023)
- + 59 % en production de documents marketing (Noy et al., 2023)
- + 126 % en production de programmes informatiques (Peng et al., 2023)
L’amélioration bénéficie surtout aux travailleurs et travailleuses moins qualifié·es ou peu expérimenté·es qui implique une réduction de l’effet de l’expertise sur la performance
- L’IA comme « filet de sécurité » et amélioration de la précision : utilisée comme « seconde paire d’yeux », en radiologie ou dans les unités de soins intensifs par exemple (Gamkrelidze, 2022, Henry et al., 2022)
- Diminution de la charge « cognitive »
- Aide à la priorisation de tâches et à la prise de décision : les outils d’IA facilitent la gestion des informations et la planification des activités, améliorant ainsi l’efficacité organisationnelle
- Réduction des risques physiques : dans l’industrie manufacturière, l’IA limite les déplacements et le port de charges lourdes, contribuant à une meilleure prévention des risques professionnels.
À l’échelle régionale, les travailleurs et travailleuses des filières de l’industrie, de la santé et de l’agroalimentaire par exemple pourraient témoigner de retours similaires.
Des risques et des effets contre-productifs dans l’utilisation de l’IA générative (IAg)
- Prépondérance des tâches de vérification et de correction des résultats de l’IA générative coûteuses en temps et en effort qui dégradent parfois la performance
- Augmentation de la charge de travail et accaparement important de ressources attentionnelles lié à l’exigence de vigilance constante de vérification des résultats de l’IA
- Polarisation de la complexité des tâches : l’IAg tend à faciliter voire automatiser les tâches simples et à rendre les tâches complexes plus exigeantes nécessitant une vigilance et des compétences accrues en vérification et correction des résultats générés par l’IA
- Difficulté pour les utilisateurs à comprendre les productions de l’IAg (problème de l’opacité) impliquant un sentiment de perte de contrôle
- Risques de survol et de perte d’expertise et de compétences : l’automatisation incite l’utilisateur à déléguer l’analyse à l’IA sans attention soutenue, entraînant une compréhension superficielle des sujets traités et, à terme, une perte de maîtrise technique
- Destruction d’emplois : les entreprises peuvent choisir d’affecter les gains de productivité à la suppression de postes et d’emplois
- Perte de sens au travail : le morcellement des tâches entraîne une perte de sens. Déléguer des tâches à l’IA peut amplifier ce ressenti, d’autant plus si celles-ci sont enrichissantes pour le travailleur ou la travailleuse
- Perte d’autonomie : dans certains secteurs (logistique, plateformes de livraison, industrie automobile), l’IA peut réduire la liberté d’appréciation des travailleurs et travailleuses, les transformant en simples exécutants et exécutantes (LaborIA, 2023).
En Nouvelle-Aquitaine, les travailleurs et travailleuses des filières culturelles et créatives et les producteurs et productrices de savoir (knowledge workers) sont particulièrement concerné·es par ces risques.
En somme, les effets de l’IA sur l’emploi et les conditions de travail dépendent avant tout des choix d’organisation et de déploiement opérés par les entreprises. L’IA ne supprime pas des emplois par elle-même : les suppressions résultent de décisions des entreprises quant à l’utilisation des gains de productivité générés par l’IA à cette seule fin. En effet, les gains de productivité peuvent être orientés vers d’autres objectifs, tels l’amélioration de la qualité du travail, le renforcement de la relation clientèle, la création de nouveaux emplois qualifiés
L’IA au cœur de la transformation des emplois
Il est désormais avéré que l’utilisation des systèmes d’intelligence artificielle au travail transforme profondément l’organisation des entreprises et la nature des tâches des travailleurs et travailleuses. Face à la diversité des métiers et des activités, tous ne sont pas impactés de la même manière, comme l’illustre la Commission gouvernementale de l’IA dans son rapport (2024, p.46) :
Effet attendu de l’IA sur les métiers en France105

Sur ce graphique, plus les métiers sont situés en haut, plus ils sont exposés à l’IA. Plus les métiers sont situés sur la droite, moins la part de leurs tâches susceptibles d’être remplacées est importante. En d’autres termes, le graphique indique que les métiers les plus susceptibles de disparaître, ou du moins de voir leurs missions fortement évoluer, sont ceux qui combinent un fort degré d’exposition à l’IA et un pourcentage élevé de tâches remplaçables : à ce titre, les comptables, les télévendeurs et télévendeuses et les secrétaires sont particulièrement concerné·es par cette technologie et les transformations qu’elle engendre. À l’inverse, on observe que les métiers induisant une majorité de d’activités manuelles et/ou relationnelles sont moins fortement impactés par l’IA : c’est le cas des assistants et assistantes maternel·les, des couvreurs et couvreuses, des aides ménagers et ménagères ou encore des médecins, pour lesquels l’IA pourrait davantage intervenir comme un assistant, leur permettant de se concentrer sur les tâches à plus forte valeur humaine.
Des précautions sont cependant à prendre face aux projections de l’impact de l’IA sur l’emploi : en effet, de nombreuses études sont menées et révèlent des résultats disparates. Elles sont en cela révélatrices des tendances à un moment donné, qu’il est nécessaire de contextualiser. Plus généralement, les évolutions prévisionnelles de l’emploi appellent moins une logique de suppression d’emplois qu’une transformation des compétences et des contenus de métiers pour travailler avec l’IA et réinventer la nature du travail.
Il convient par ailleurs de différencier les usages de l’IA, qu’elle soit utilisée en tant qu’appui « intelligent » et/ou en tant que support à la robotisation, c’est-à-dire pilote d’un robot. Les implications dans le travail ne sont alors pas les mêmes (manuel ou intellectuel) et les publics de travailleurs et travailleuses impacté·es sont également variables.
Selon Ewan OIRY, professeur des universités en gestion des ressources humaines à l’université de Poitiers, peu d’emplois sont amenés à disparaître intégralement. Cependant, la majorité des métiers vont connaître – et connaissent déjà – une hybridation de leurs tâches, en prenant en compte les propositions des systèmes d’IA qui les accompagnent au quotidien. Si le travail avec ces nouveaux outils nécessite des compétences adaptées grâce à des modules de formation, il est également essentiel que les travailleurs et travailleuses conservent une distance critique et leur esprit d’analyse pour continuer à faire les bons choix dans leurs pratiques. Sur ce sujet, l’UNEDIC a réalisé un intéressant panorama des travaux économiques existants sur l’emploi et l’IA générative.106
Si de nombreuses études sérieuses existent, il est aujourd’hui difficile d’imputer précisément les tendances observées sur l’emploi et l’économie à l’introduction de l’IA dans les entreprises (ou à la conjoncture économique nationale, à la santé des différents secteurs, ...). Il faut par ailleurs rappeler que seules 10 % des entreprises françaises ont implémenté l’IA : les impacts sur les branches professionnelles sont donc pour le moment de l’ordre de la prospective et les résultats sur le sujet sont encore très divers. Comme le précise très bien le CESE de la République dans son analyse de controverses « Intelligence artificielle, travail et emploi »107, le nombre d’emplois détruits par l’IA « ne peut être anticipé avec exactitude, pas plus que l’impact sur l’emploi de l’amélioration de nombreuses tâches. Il est probable que le contenu de nombre d’emplois devra être repensé. La rapidité avec laquelle l’IA sera intégrée aux processus de production est aussi une source d’incertitude dans les estimations ».
Comme indiqué dans l’introduction du présent rapport, le CESER a choisi de limiter la place de la prospective dans son travail sur l’IA, étant donné l’importance des écarts de situation à des temporalités très rapprochées.
Et en Nouvelle-Aquitaine ?
Les données chiffrées indiquées dans ce rapport sont nationales. Il n’existe pas de données chiffrées à l’heure actuelle à l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine.
Il conviendrait donc de mener une étude à l’échelle régionale pour disposer d’une base de réflexion et d’élaboration des politiques publiques autour de l’IA au travail.
Vers une législation spécifique de l’IA au travail
Un socle juridique élargi
Les usages des technologies numériques sont encadrés depuis plusieurs décennies dans le droit français :
1978 : Loi Informatique et Liberté et création de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL)
1995 : Directive 95/46/CE sur la protection des données
2004 : Modification de la Loi Informatique et Liberté (afin de transposer la Directive de 1995)
2016 : Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD)
2024 : AI Act (transposé en droit français dans le Règlement européen sur l’IA (RIA))
2024 : Directive 2024/2831 dite «Plateforme», relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme
En parallèle des règles d’encadrement juridique, des initiatives voient le jour pour tenter d’appréhender l’IA de manière collective et de prendre le recul nécessaire à la prise de bonnes décisions pour les entreprises. C’est par exemple l’esprit du Pacte sur l’IA108, une démarche promue par la Commission européenne dont l’objectif est « d’aider les parties prenantes à se préparer à la mise en œuvre de la législation sur l’IA ». Ce Pacte compte en 2025 plus de deux cents signataires s’étant engagés volontairement, dont les plus grandes entreprises du numérique et de l’IA tels Capgemini, Dassault Systèmes, Open AI, Microsoft et Google. Dans ce type de démarche, le rôle des organisations syndicales et patronales et de la négociation collective de branche et interprofessionnelle, débouchant sur des accords, est également à valoriser en tant que matériau utile à la construction de la loi.
Si ces acteurs économiques imposants se sont appropriés par anticipation les règles et obligations qu’imposent ces textes, les structures économiques plus modestes de Nouvelle-Aquitaine, notamment les PME, ont besoin d’un accompagnement précis et opérationnel pour en assimiler les enjeux et traduire ces principes en pratiques concrètes.
L’intégration de l’IA au travail sous-tend par ailleurs de nouveaux enjeux juridiques et par conséquent l’énonciation ou la précision par le législateur des droits protégeant les travailleurs et travailleuses, et notamment les salarié·es. Cependant, la rapidité inédite de ce changement organisationnel au sein des entreprises nécessite d’ores et déjà d’anticiper l’élaboration de nouvelles normes et d’une nouvelle jurisprudence. L’évolution technologique, ses implications sur les travailleurs et le travail sont telles que le temps et les moyens nécessaires au dialogue au travail et à la démocratie sociale sont essentiels à un déploiement vertueux de l’IA.
Des enjeux juridiques spécifiques de l’IA au travail
Afin d’accompagner au mieux leurs clients et clientes dans la transformation de leurs organisations, les Maîtres Émilie MERIDJEN et Yamina ZERROUK, du cabinet d’avocats parisien SEKRI-VALENTIN-ZERROUK109, se sont interrogées et ont cherché à établir des règles de conduite utiles à chacune des étapes du déploiement de l’IA et dans toutes les strates de l’entreprise.
Elles rappellent d’abord que l’IA touche une diversité d’enjeux du monde du travail :
Un cas d’usage révélateur de biais : le recrutement
L’IA influence les modalités de recrutement et de sélection des profils, et les entreprises sont de plus en plus nombreuses à se doter d’outils d’IA pour filtrer les candidatures. Cependant, ce cas d’usage révèle les biais discriminants dont sont atteintes les IA : elles reproduisent en effet les inégalités en utilisant des logiques représentatives de visions stéréotypées de la société, qui peuvent porter atteinte à certaines candidatures ne correspondant pas aux standards attendus. Si les IA présentant des risques inacceptables sont interdites par l’AI Act, ces situations ne sont pas exemptes avec d’autres systèmes autorisés. C’est pourquoi le droit vise à encadrer ces pratiques ; dans la fonction publique, le code des relations entre le public et l’administration110 prévoit la transparence des décisions individuelles ayant fait intervenir un outil algorithmique : « Sous réserve de l’application du 2° de l’article L.311-5, une décision individuelle prise sur le fondement d’un traitement algorithmique comporte une mention explicite en informant l’intéressé. Les règles définissant ce traitement ainsi que les principales caractéristiques de sa mise en œuvre sont communiquées par l’administration à l’intéressé s’il en fait la demande (…) ».
Dans le secteur privé, si le RGPD111 prévoyait déjà le droit des candidats et candidates à solliciter une intervention humaine dans les processus de recrutement, l’AI Act va plus loin en imposant des obligations de transparence non seulement aux entreprises recruteuses, mais aussi aux fournisseurs de solution d’IA utilisées dans le recrutement.
Une jurisprudence en construction
Les recours en justice relatifs à l’IA au travail étant encore peu nombreux, la jurisprudence en la matière se construit progressivement, au gré des décisions rendues et des situations étudiées. À ce titre, la décision du Tribunal judiciaire de Nanterre rendue par ordonnance le 14 février 2025, participe à l’élaboration d’une norme en matière d’implémentation d’IA au sein des entreprises. En effet, le juge a suspendu, en référé, le déploiement d’applications d’intelligence artificielle (IA) dans une entreprise, faute d’information-consultation préalable du CSE (TJ Nanterre, réf., 14-2-25, ord. n°24/01457). Si cette décision pourrait entériner le fait que le Comité Social et Économique doit être consulté pour tout projet d’implémentation d’une IA dans les entreprises d’au moins onze salarié·es, la jurisprudence est en fait variable d’une situation à une autre, comme le rappellent les Maîtres MERIDJEN et ZERROUK.
- Qu’en est-il du licenciement économique et du remplacement des salarié·es par l’IA ?
En octobre 2024, l’entreprise de cloud computing (informatique dématérialisée) Dropbox licenciait 20 % de son personnel112 soit plus de 500 personnes, pour réaliser des économies puis investir dans l’IA.
Une nouvelle alarmante qui a posé la question de la validité du motif de licenciement économique pour prioriser un projet d’IA.
En France, le licenciement pour motif économique est valable pour des raisons de sauvegarde de compétitivité. Il existe également un motif spécifique appelé « mutations technologiques »113 ; cet argument est cependant rarement utilisé car les tribunaux considèrent son application stricte. L’IA pourrait entrer dans cette catégorie, mais elle ne présente pas réellement les caractéristiques imputées aux mutations technologiques. En effet :
- Elle constitue plutôt une évolution de versions numériques précédentes, et non une réelle innovation de rupture
- Ses impacts sont non immédiats et non mesurables immédiatement.
Son implémentation nécessite des phases pilotes, des phases d’apprentissage de réponses adaptées à l’entreprise, sur plusieurs mois voire plusieurs années.
Dans la fonction publique, il n’existe pas de jurisprudence car aucun contentieux n’a pour le moment eu lieu relativement à l’utilisation de l’IA. On anticipe cependant deux types de contentieux : ceux engageant la responsabilité de l’agent ou de l’agente et ceux impliquant une administration ; dans le second cas, on s’interroge sur la responsabilité qui doit être engagée.
Comprendre les effets profonds de l’IA grâce à la sociologie des organisations
Conscientiser les effets insidieux de l’IA sur les entreprises
L’introduction d’une IA au sein d’une organisation transforme profondément son fonctionnement et ses logiques internes. Lors de son auditiondevant le CESER, M. Vincent MANDINAUD, chef de projet Recherche et Développement pour l’ANACT, a explicité ces impacts à partir d’une matrice inspirée de la boussole de l’attention de Dominique BOULLIER, sociologue spécialiste des usages du numérique (ci-contre)114.
Vincent MANDINAUD explique les risques insidieux liés aux logiques d’ensauvagement et de domestication qui se jouent au sein des entreprises à cause de l’IA : produite par les géants de la tech de manière sauvage et agressive, les IA ont ensuite un impact direct sur les usages et les relations de pouvoir et de contrôle.
On s’interroge alors sur le sens de la domestication et du contrôle :
- Les utilisateurs et utilisatrices/travailleurs et travailleuses domestiquent-ils et elles les machines qu’ils et elles utilisent au travail ? Les dirigeants et dirigeantes domestiquent-ils et elles les usages de leurs employé·es ?
- Les fournisseurs de technologies domestiquent-ils les entreprises elles-mêmes pour imposer leur vision du travail, de la performance et des organisations, dans le cadre d’un puissant soft power utile dans le contexte géopolitique actuel ?

Afin d’échapper à un tableau inquiétant et dystopique et retrouver du pouvoir d’agir, les entreprises peuvent s’interroger sur le sens de cette transformation technologique à leur échelle : l’IA doit-elle obligatoirement être un outil pour augmenter (la production, les bénéfices), ou ne peut-elle pas aussi être pensée comme une opportunité d’améliorer (les process, les techniques, les choix) ? Ce pas de côté permet d’appréhender la distinction entre les IA aliénantes, qui enferment dans leurs logiques, et les IA capacitantes, qui élargissent le champ des possibles. Cette approche rejoint d’ailleurs les démarches RSE et QVT115 déjà engagées par de nombreuses entreprises.
Il faut également noter que cette réalité dépasse le strict cadre productif car l’IA transforme l’ensemble de notre lien social. Elle modifie les méthodes d’apprentissage des élèves, influence nos comportements de consommation et s’immisce dans notre vie privée. Si le CESER a fait le choix de focaliser son analyse sur les impacts de l’IA en entreprise, il rappelle que l’entreprise ne peut être le seul lieu de réflexion, car les usages domestiques et scolaires conditionnent la manière dont les citoyens et citoyennes s’approprient ces outils. Un risque existe dans le fait de percevoir l’IA uniquement comme une « assistance » facilitante, là où elle devrait être un levier d’augmentation des capacités. Sans une éducation critique préalable, cette appropriation superficielle risque d’engendrer une perte de compétence et de jugement, rendant les citoyens et citoyennes dépendants et dépendantes de l’algorithme plutôt que maître de son usage.
Miser sur la capacité d’apprentissage des organisations
Dans un ordre d’idées concordant, l’économiste Nathalie GREENAN, enseignante-chercheuse au Centre National des Métiers et de l’Artisanat (CNAM), a fait remarquer au CESER lors de son audition que les données de prédiction des impacts de l‘IA sur le travail dont nous disposons aujourd’hui sont principalement des variantes de l’approche techno-déterministe et techno-solutionniste, selon laquelle l’IA serait un remède aux problèmes sociaux et d’organisation complexes de notre époque ; ces prédictions sont donc biaisées. Or, il ne suffit pas d’investir dans une nouvelle technologie pour amorcer une innovation : on constate d’ailleurs des effets variables, qui dépendent des choix d’organisation du travail et des stratégies des entreprises. La technologie est intéressante car elle intègre des idées nouvelles et peut être une source d’innovation, mais le travail de Recherche et Développement est très primordial.
Dans cette optique, Nathalie GREENAN encourage les entreprises à investir dans leur capacité d’apprentissage, qui constitue un levier aussi puissant que l’innovation. Cette notion, associée à la régulation et au dialogue social, aux expérimentations in situ et à la conduite participative de projets, est un pilier d’action puissant pour influencer les effets de la transformation technologique sur l’emploi. Elle invite enfin à penser l’industrie 5.0 comme une « co-construction humain-technologie » regroupant des objectifs sociaux, économiques et environnementaux vertueux, dans un objectif de prospérité durable et partagée (projet Bridges 5.0), à contre-courant de la course à l’accélération prônée par l’industrie 4.0. Au jour de ces multiples enjeux sociaux, juridiques et profondément humains qui façonnent l’économie à toutes les échelles et changent structurellement le travail, on s’interroge sur la manière d’accompagner au mieux les dynamiques en Nouvelle-Aquitaine :
Comment accompagner les organisations et les travailleurs et travailleuses des filières régionales dans leur recherche d’un équilibre vertueux entre humain, technologie et environnement ?
Afin d’aider les entreprises à naviguer au mieux dans ces enjeux complexes, le CESER propose d’envisager plusieurs modalités d’accompagnement qui répondent aux enjeux majeurs soulevés par cette problématique.