Comment consolider l’écosystème régional de l’IA sur le territoire néo-aquitain ?
Un écosystème d’acteurs riche à soutenir et à organiser
Ce premier enjeu s’adresse aux artisans de l’IA, c’est-à-dire les développeurs et développeuses et concepteurs et conceptrices, les hébergeurs et tous les corps de métiers impliqués dans la création et la commercialisation de l’intelligence artificielle. Répertoriés par ADI, ces acteurs sont plus de deux cents sur le territoire régional et constituent un vivier d’innovation important à mobiliser et à accompagner pour fortifier l’écosystème régional autour de l’IA et du numérique responsable.
Face aux risques induits par l’utilisation des solutions d’IA étrangères, ces entreprises développeuses de produits alternatifs constituent une chance pour le territoire. Elles se démarquent en proposant des outils répondant précisément aux besoins des entreprises néo-aquitaines, pour qui les solutions sur étagère des géants de la tech ne seraient que peu pertinentes. Des cas d’usages propres aux activités économiques de la Nouvelle-Aquitaine sont à identifier au sein des filières s’étant le moins saisies de l’IA et dans les secteurs d’activités les plus emblématiques du territoire.
À ce titre, les filières de la construction, celle des activités de forêt, bois, papier et celle du luxe et de l’artisanat (cuir, textile), pourraient bénéficier d’une attention spécifique et travailler avec les acteurs régionaux de l’IA pour amener ces filières encore peu usagères d’outils numériques vers des solutions adaptées à leurs réalités, tout en générant de nouveaux marchés pour la filière data et IA.
Plusieurs entreprises valorisent déjà leurs compétences et participent à l’innovation made in Nouvelle-Aquitaine à travers des produits spécifiques : c’est le cas des trois start-up présentées ci-après et auditionnées par le CESER.
Des pépites du service IA aux entreprises en Nouvelle-Aquitaine
Trois initiatives, portées par des start-ups soutenues par la Région, se sont démarqués en proposant des solutions impliquant l’IA et répondant à des besoins particuliers des acteurs de l’économie en Nouvelle-Aquitaine :
Ekylibre67
L’entreprise Ekylibre, fondée par David JOULIN, propose une solution de gestion des tâches administratives pour les exploitants et exploitantes agricoles. La particularité de cet assistant intelligent est notamment qu’il tient compte des obligations réglementaires qui incombent à ces activités. La start-up a également créé un outil de rapprochement bancaire, permettant de réaliser la comptabilité d’une exploitation à partir d’un relevé bancaire.
Par ailleurs, Ekylibre est labellisée Data Agri, une distinction qui vise à sécuriser et valoriser les données des exploitations agricoles. Soucieuse de l’hébergement de ses solutions, la start-up a fait l’acquisition de serveurs vides auprès de l’hébergeur OVH. Si David JOULIN craint qu’on ne puisse jamais maîtriser complètement la souveraineté de nos données, il met cependant tout en œuvre pour garantir la sécurité la plus optimale pour ses solutions et ses clients et clientes.
Digipair68
Digipair est une société créée en 2023 par Marc BUILS et proposant un assistant conversationnel ayant pour mission de connecter entre elles les diverses applications métier utilisées par les professionnel·les (outils de génération de factures, répertoire, …). Il s’agit de rendre l’information et l’informatique plus accessibles et de traiter les démarches administratives plus rapidement. Il cible principalement les PME entre 50 et 250 salariés, basées en Nouvelle-Aquitaine.
En lien avec les enjeux précités, l’objectif de Digipair est de proposer une solution souveraine, et c’est le cas pour certaines parties du service, notamment pour le stockage en datacenters français. Cependant, pour développer des fonctionnalités plus pointues comme la recherche d’information, l’entreprise est limitée par le manque de puissance des moteurs de recherche français.
Elqano69
En 2018, Yann ECHEVERRIA lance Elqano, dont la technologie devait permettre de détecter les compétences des collaborateurs et collaboratrices à partir des documents qu’ils et elles avaient produits. Avec l’arrivée de Chat GPT une semaine plus tard, la start-up donne un tournant à son activité et développe une solution adressée aux knowledge workers (producteurs et productrices de savoir), qui cherchent et produisent des documents en permanence (consultants, finances, bureaux d’études…). Cette solution permet de produire des documents à partir des données de l’entreprise préalablement analysées. Ce nouveau produit a été lancé en 2024 et est vendu principalement aux PME et aux ETI, en France et en Europe. Par rapport aux retours de ses clients et clientes, Elqano a notamment constaté qu’il est important pour les entreprises de disposer d’une IA sécurisée, de manière à pouvoir envoyer des documents confidentiels sans crainte de fuite de données.
Des infrastructures indispensables pour l’IA en Nouvelle-Aquitaine
Cette démarche de développement et de structuration d’un écosystème économique autour de l’IA nécessite par ailleurs l’accès à des infrastructures suffisantes en nombre et en puissance. Leur qualité conditionne en effet directement l’égalité d’accès à l’IA, notamment pour les entreprises rurales.
Le déploiement de la fibre optique est à ce titre indispensable pour assurer le fonctionnement des solutions partout sur le territoire. La Région s’est saisie de cet enjeu et a investi 360 millions d’euros dans ce projet. La fibre couvre désormais 90 % du territoire. Pour ce faire, sept projets préexistants portés par les départements70 ont été regroupés au sein de la société régionale NATHD (Nouvelle-Aquitaine Très Haut Débit)71, présidée par Mathieu HAZOUARD, conseiller régional délégué aux enjeux numériques, pour garantir un accès étendu de ces territoires au réseau numérique.
Si le bilan est majoritairement positif, des freins complexifient la fin du chantier :
- L’éloignement géographique des 10 % restants à couvrir
- Le déficit financier des réseaux publics (50 millions d’euros sur trois ans)
- Les tarifs de location non rentables des infrastructures publiques louées à des opérateurs privés, coûtant davantage qu’elles ne rapportent.
Par ailleurs, la fermeture progressive du réseau cuivre/ADSL par Orange d’ici 2030 exige une adaptation rapide, notamment pour des services tels que la télémédecine en EHPAD. La transition vers un réseau 100 % FTTH (Fiber To The Home) pour les entreprises, établissements hospitaliers et autres infrastructures clés est globalement réussie, mais nécessite encore des ajustements tarifaires.
La fibre optique, le lien indispensable des territoires pour connecter avec l’IA De plus, le territoire néo-aquitain bénéficie du réseau international de fibre grâce à l’arrivée du câble transatlantique « Amitié »72 qui relie Lynn aux États-Unis au Porge, situé entre Bordeaux et la façade atlantique. Ce câble de 6,800 km de long, mis en service en 2023, fournit le continent en connectivité grâce à une puissance de 320 Tbit/s. Être la porte d’entrée terrestre de cette infrastructure internationale est une chance pour la Nouvelle-Aquitaine et pour ses autres équipements nécessaires à l’IA, comme les datacenters.

En rouge le câble Amitié, reliant Lynn (près de Boston), Le Porge (près de Bordeaux) et Bude (Angleterre).
Les datacenters, entre crainte des impacts et enthousiasme des performances
Autre infrastructure majeure et indispensable à l’utilisation de l’IA pour le stockage des données essentielles à son entrainement, les datacenters (ou centres de données) sont désormais au cœur des attentions, pour plusieurs raisons : parfois remarqués pour leurs intérêts économiques et technologiques, ou encore en termes de gain de souveraineté, c’est aussi la question de leurs impacts environnementaux, sociaux et économiques avérés sur leur lieu d’implantation qui interroge les riverains et les pouvoirs publics locaux. Alors que toutes les dynamiques et les usages sont aujourd’hui pensés pour se développer en cohérence avec les grandes transitions écologiques et sociétales, les datacenters questionnent par leur consommation considérable de ressources naturelles rares, d’eau, d’électricité et de foncier.
Présents sur le territoire néo-aquitain, ces centres incarnent par ailleurs les enjeux de souveraineté et de gouvernance des données. À la suite des annonces du président de la République Emmanuel MACRON en février 2025, l’implantation de trente-cinq nouveaux sites est prévue dans plusieurs régions de France : c’est le cas en Nouvelle-Aquitaine, où un projet d’une dimension entre 31 et 50 hectares a été sélectionné et devrait voir le jour en 202773. Ces projets devraient d’ailleurs voir leurs démarches facilitées grâce à une disposition prise dans la loi du 17 juin 2025 dite « de simplification de la vie économique », qui donne aux projets de datacenters la possibilité d’être labellisés « PIINM » (projet industriel d’intérêt national majeur)74. Ces implantations facilitées en région invitent à appréhender les questions d’hébergement des données et de leur protection de manière territorialisée.
Si la présence de ces infrastructures sur le territoire permet de récupérer des marges de contrôle et de souveraineté, l’étude territorialisée des projets et de leurs impacts gagnerait à être améliorée pour garantir leur pertinence, leur inscription dans un réseau régional et national d’infrastructures et dans leur environnement, car l’enjeu ne se limite pas à attirer des infrastructures numériques, mais à maîtriser leur intégration territoriale. Les entreprises attendent en effet une cohérence entre attractivité économique, acceptabilité locale et sobriété environnementale.
La soutenabilité de la trajectoire actuelle de l’IA en termes d’énergie, de foncier, de consommation d’eau pose question. Selon le Shift Project, sans régulation, la consommation des datacenters pourrait atteindre 7,5 % de la consommation électrique française en 2035, soit 1/3 de la consommation industrielle totale75. La trajectoire actuelle est incompatible avec les objectifs climatiques de Néo Terra.
Ce constat appelle à intégrer dans la stratégie régionale une planification énergétique d’autant plus indispensable que le Shift Project alerte sur le fait que la contrainte énergétique est considérée comme une limite à contourner plutôt que comme un cadre structurant, reportant la responsabilité de l’ajustement sur les systèmes énergétiques. Le rapport parlementaire de 2025 et les travaux du Shift Project soulignent la nécessité de repenser la souveraineté numérique non seulement comme une question d’infrastructures, mais aussi de résilience sociale et écologique.
L’impact des datacenters sur l’environnement
Vers un accroissement des besoins énergétiques des datacenters avec l’IA
Un fonctionnement permanent fortement consommateur d’énergie
Ces lieux de stockage de données et puissants outils de calcul servent à d’autres applications numériques que l’IA (cloud, streaming, cryptomonnaies…) et peuvent engendrer une forte consommation énergétique, variable selon la taille et les usages (l’IA et le calcul sont plus énergivores que le stockage). En 2023, la consommation totale d’électricité des datacenters est estimée entre 4 et 6 TWh, soit 1 à 1,5 % de l’électricité consommée en France métropolitaine76. Cette demande reste très concentrée : la même année, les 21 % des datacenters dont la consommation dépasse 1 GWh représentent à eux seuls 78 % de la consommation électrique totale. L’électricité française étant déjà largement décarbonée77, la réduction de la consommation électrique n’est pas un enjeu majeur pour atteindre la neutralité carbone. Les efforts de réduction doivent surtout porter sur les autres formes d’énergie encore fortement émettrices, comme les carburants fossiles ou la chaleur d’origine carbonée.
La forte consommation énergétique des datacenters s’explique notamment par le fait que les systèmes doivent fonctionner de manière continue, sans interruption, afin de préserver la sécurité du « capital digital » des clients et clientes78. Cette consommation est accentuée par le fait que le bon fonctionnement des serveurs dépend du maintien d’une température adaptée, assurée par le système de refroidissement. Les normes actuelles (ASHRAE79) recommandent une température comprise entre 18°C et 27°C dans l’allée froide80 d’un datacenter. Il est donc fondamental qu’un datacenter soit constamment alimenté en énergie pour à la fois maintenir les systèmes en fonctionnement et éviter une surchauffe. Cependant, le réseau électrique peut aussi connaître des périodes d’instabilité menaçant de stopper l’alimentation.
Une demande énergétique exigeante face aux capacités du réseau électrique
Pour faire face aux éventuelles interruptions de fourniture du réseau électrique, la plupart des datacenters disposent de groupes électrogènes, majoritairement alimentés au fioul, dont le nombre et la capacité varient également selon les datacenters. Actuellement, un datacenter reste donc dépendant dans une certaine mesure des énergies fossiles et ne peut pas dépendre uniquement d’électricité pour assurer son bon fonctionnement.
Le déploiement massif de l’IA pourrait avoir un impact important sur les consommations énergétiques associées aux datacenters car ils seront plus nombreux pour répondre à la demande et assureront des tâches plus énergivores que du simple stockage de données. Il apparaît important de noter que pour accueillir la puissance nécessaire à leur fonctionnement, les datacenters doivent être raccordés au réseau électrique et que ce dernier doit être suffisamment dimensionné pour répondre à la demande. Ainsi, le gestionnaire de réseau peut être amené à renforcer des lignes existantes voire à créer de nouvelles lignes haute tension et à installer ou agrandir des postes source ou des postes de transformation. Ces travaux ne sont pas sans conséquences pour l’environnement. Au-delà de l’impact environnemental, la stratégie et la planification des financements (au niveau national) sont nécessaires au regard des coûts d’installation et de maintenance importants. La Région devra y participer.
Un manque de données sur les impacts environnementaux des datacenters préoccupant
La consommation de ressources naturelles (minerais métalliques, eau, espaces naturels)
Une part significative de l’impact environnemental des datacenters réside dans la fabrication des équipements électroniques (serveurs, batteries, puces IA, ordinateurs, tablettes, smartphones…) qui mobilisent des métaux rares. Leur extraction et leur transport à travers le monde génèrent de nombreuses pollutions. Le renouvellement des équipements, qui se fait environ tous les 10 ans, pose la question du recyclage des métaux, qui reste problématique aujourd’hui et engendre de nombreux déchets à détruire ou stocker, engendrant des pollutions supplémentaires.
L’eau est également impactée par le fonctionnement des datacenters, et notamment par leur système de refroidissement. Les systèmes de refroidissement classiques, comme les unités de traitement d’air avec production d’eau glacée (CRAH), impliquent souvent l’usage d’eau dans des circuits de refroidissement. Des solutions plus récentes, comme le free cooling ou des techniques adiabatiques, reposent davantage sur l’utilisation d’air extérieur, réduisant le volume d’eau nécessaire par rapport à certains systèmes traditionnels. Si la question de la disponibilité de la ressource en eau est moins prégnante en France qu’aux États-Unis par exemple, une vigilance accrue doit être opérée tant par les opérateurs que par les pouvoirs publics, en tenant compte des risques importants de stress hydrique connus dans plusieurs zones géographiques et notamment en Nouvelle-Aquitaine. Aujourd’hui, seulement certaines installations sont fortement consommatrices d’eau et sont soumises à un arrêté définissant des restrictions temporaires des usages de l’eau en période de sécheresse81.
Face à l’essor de l’intelligence artificielle, un encadrement renforcé des datacenters est désormais indispensable pour concilier développement numérique et préservation des territoires. L’impact sur la ressource foncière et la biodiversité est critique : l’artificialisation des sols menace directement les services écosystémiques dont dépendent 45 % du PIB régional. Une planification coordonnée, fondée sur une évaluation rigoureuse des besoins réels et une anticipation des conflits d’usages, apparaît comme la seule voie pour garantir une intégration durable de ces infrastructures.
Des risques de rejets polluants
Compte tenu de ces constats et face à l’augmentation attendue des besoins liés à l’IA, un encadrement renforcé des datacenters semble indispensable.
En plus des émissions de gaz à effet de serre induites par la consommation d’énergies fossiles des groupes électrogènes (notamment lors des essais mensuels de fonctionnement), ces installations comportent des risques d’engendrer d’autres types de pollutions. Leur fonctionnement s’accompagne de rejets atmosphériques de polluants tels que les oxydes d’azote (NOx). De plus, le stockage du fioul présente un risque de pollution des sols ou des eaux si une fuite ou un déversement accidentel survenait.
Les systèmes de refroidissement peuvent également être à l’origine d’émissions de gaz fluorés contribuant à l’appauvrissement de l’ozone atmosphérique en cas de fuite. L’utilisation d’eau glycolée (fluide caloporteur antigel) présente plusieurs risques en cas de rejets : pollution de l’eau potable en cas d’infiltration dans les sols exposant ainsi la population à des risques sanitaires, et risques de déséquilibres écologiques pour les milieux aquatiques (anoxie, mortalités piscicoles notamment). Ces milieux craignent également la température élevée des rejets d’eau pour certains systèmes de refroidissement (baisse de l’oxygénation du milieu et risque d’asphyxie pour les populations aquatiques, perturbation des cycles biologiques ou encore phénomènes d’eutrophisation des milieux).
Les datacenters produisent par ailleurs des déchets, principalement d’équipements électriques et électroniques, ainsi que des déchets dangereux dont le stockage sur site peut constituer des enjeux environnementaux et sanitaires (fuites d’huiles, de fluides frigorigènes, d’hydrocarbures), et des risques d’incendie à cause des batteries au lithium. Les datacenters sont cependant encadrés par la réglementation sur les installations classées pour la protection de l’environnement, qui vise à réduire leurs incidences potentiellement dommageables.
Prévenir les conflits d’usage autour des ressources
Le rôle des pouvoirs publics est essentiel pour prévenir les conflits d’usage qui pourraient survenir face à l’augmentation de l’implantation de datacenters, comme c’est d’ailleurs déjà le cas à Marseille82, où les datacenters mobilisent de l’électricité au détriment de l’électrification des activités et des infrastructures du port, qui génèrent pourtant des pollutions atmosphériques et des nuisances sonores importantes.
La consommation foncière constitue un autre point de vigilance. À l’instar des recommandations faites par le CESER pour les activités industrielles83, l’installation de datacenters sur des friches ou des espaces déjà artificialisés permettrait de limiter la pression sur les sols et les écosystèmes.
Récupérer la chaleur et améliorer l’efficacité énergétique
La valorisation de la chaleur résiduelle est une exigence européenne pour les installations de plus de 1 MW. Il existe également un système de notation pour évaluer leur durabilité et leur efficacité énergétique.
La loi française encourage aussi la valorisation de la chaleur ainsi que la réduction des consommations énergétiques84. Plusieurs exemples existent en France qui témoignent de la réussite d’installations bénéficiant de la chaleur des datacenters (centres aquatiques, bâtiments d’habitation…). Néanmoins, pour certains usages, les besoins en chaleur ne sont pas constants et dépendent des variations de température, comme les besoins en chauffage qui ne sont existants qu’en hiver.
Dans les territoires où la température est déjà élevée, cette solution perd une grande partie de son intérêt, tandis que parallèlement les besoins de refroidissement augmentent fortement. L’implantation de datacenters dans des zones chaudes pose donc question, d’autant plus que certains systèmes de refroidissement reposent sur l’utilisation d’eau. Dans les régions exposées aux fortes chaleurs et au risque de stress hydrique, cette dépendance pourrait conduire à éviter l’installation de nouvelles infrastructures sur le long terme dans ces zones, sinon à adapter les équipements et technologies utilisées.
Une autre question relative à la sobriété énergétique se pose : les pouvoirs publics, qui peuvent financer certains projets d’implantation de datacenters, ont la possibilité d’orienter ou de conditionner leurs aides en faveur de dispositifs plus respectueux des préoccupations environnementales dans leur ensemble, pour limiter l’empreinte des nouveaux projets.
Aujourd’hui, il est encore très difficile d’évaluer l’impact environnemental réel des datacenters car les données sont diffuses, imprécises et parfois difficilement accessibles, tant sur les types d’établissements que sur les consommations, les émissions et les rejets de polluants.
Sécurité, service et innovation : les défis du datacenter TDF à Bouliac
À titre exceptionnel, le CESER a pu découvrir le fonctionnement du datacenter situé à Bouliac (33). Propriété de l’entreprise TDF et géré par Systonic, le site est placé sous haute sécurité et haute surveillance pour anticiper les risques (technologiques, naturels, humains) qui pourraient menacer son fonctionnement et son intégrité.
Spécialisés dans l’hébergement de données, les serveurs de Systonic sont la cible de plus de 500 000 cyberattaques par jour. Comme l’explique Damien DELAVIE, directeur-associé, l’entreprise travaille en lien avec les acteurs de la cybersécurité du territoire et avec la DGSE pour mettre à jour ses compétences de réponses à ces attaques et conserver un niveau de service optimal pour ses clients sans rogner sur la sécurité. Cette exigence, partie intégrante des objectifs de l’entreprise, est d’autant plus importante qu’elle compte parmi ses clients de nombreuses collectivités et établissements publics (pour environ 50 %). Conçu dans une logique de réduction de son empreinte environnementale, le datacenter de Bouliac est refroidi par un réseau d’eau en circuit fermé, permettant de limiter la consommation d’eau ainsi que les risques de pollution. Comme l’explique Laurent-Charles FABRE, directeur-associé de Systonic, le site ambitionne également de se doter d’une ferme solaire, afin d’optimiser sa consommation d’électricité.
85Conscient des impacts des datacenters sur l’environnement, Damien DELAVIE propose plusieurs pistes de solutions pour maîtriser davantage ces risques :
- Dès la conception des équipements, préférer des matériaux résistant à des températures autour de 40°C, ce qui permettrait de diminuer significativement les consommations d’électricité et d’eau liées au refroidissement des salles
- Considérer l’influence de la localisation du site : un datacenter localisé dans les régions les plus froides de la région nécessitera moins de refroidissement
- Dès la conception du site, considérer la question de la réutilisation de la chaleur fatale, principale source d’énergie auto-générée.
Plus largement, Damien DELAVIE invite à repenser les usages, en réduisant le volume de données à héberger, en concevant des datacenters de taille moyenne et dont les architectures sont pensées de manière écoresponsable, ou encore en utilisant des IA open source déjà entraînées pour lesquelles la consommation énergétique liée à l’entraînement n’aura pas besoin d’être multipliée.
L’offre en infrastructures numériques devrait par ailleurs s’élargir en Nouvelle-Aquitaine avec la mise en service pour 2028 d’un nouveau datacenter à Bordeaux. Dévoilé début janvier 2026 par le maire de Bordeaux et la présidente de Bordeaux Métropole, le projet BXIA (Bordeaux IA)86 a pour ambition d’engager une dynamique souveraine de proximité sur le territoire bordelais, en combinant un datacenter et un supercalculateur dédiés à l’IA.
Un outil complémentaire du datacenter : le supercalculateur
Dans la lignée des équipements essentiels à l’IA, les supercalculateurs sont des infrastructures prometteuses. À ce titre, la France bénéficie d’un écosystème scientifique de pointe : trois supercalculateurs, Jean Zay, Adastra et Alice Recoque87, ouvrent des perspectives en matière de recherche en IA. Ces infrastructures complémentaires des datacenters participent du déploiement de l’IA en France et de l’augmentation des marges d’innovation des entreprises de la tech française.
4 : Faire de la Région le chef de file IA pour fédérer les acteurs et impulser des synergies
Faire de la Région le chef de file IA sur son territoire, c’est lui permettre de fédérer tous les acteurs, d’impulser des synergies entre économie, recherche et infrastructures autour de l’IA, et de coordonner les dispositifs et les ressources pour les entreprises. Organisatrice du développement économique du territoire et chargée de la formation professionnelle et continue, la Région pourrait ainsi croiser ses compétences et développer à la fois son économie et son écosystème IA.
Objectifs
- Fédérer tous les acteurs du territoire (pôles de compétitivité, universités, acteurs économiques et sociaux, État, BPI France, ...)
- Intégrer le vivier d’experts dont l’objectif est, entre autres, de répondre au besoin d’explicabilité de l’IA
- Soutenir le développement et la diffusion de formations IA auprès des acteurs économiques
- Développer des exigences régionales fortes en matière de sobriété du numérique et de l’IA, et positionner la Région comme territoire pionnier sur ces enjeux, en cohérence avec les ambitions de Néo Terra.
Pistes de mise en œuvre
- Intégrer un volet IA aux contrats de filière et aux conventions avec les structures de réseau, et encourager leurs initiatives sur ce sujet
- Structurer une identité régionale forte (programme, association, cluster...) pour coordonner les initiatives existantes (pôle ENTER, Osez l’IA, Campus Cyber, réseau « d’ambassadeurs IA », programme DIHNAMIC, programme de recherche...) et lancer un programme opérationnel d’envergure (« Entreprises IA » à l’instar d’ « Usine du Futur ») afin d’accélérer la transformation numérique du territoire
- À travers cette structure, proposer plusieurs types d’activités de haut niveau pour créer des synergies entre la recherche, la formation et l’économie :
- Des formations à destination des entreprises et de leurs salarié·es
- Des projets de recherche associant laboratoires et entreprises afin de développer les transferts de technologie
- Des activités économiques autour de l’IA et des technologies (datacenter, hébergement, espaces de co-working pour start-ups...)
- Des temps forts et évènements, permettant aux acteurs de se rencontrer et d’échanger sur leurs pratiques
- Dans ce projet, porter une attention particulière aux impacts environnementaux du numérique : inclure dans les formations proposées des modules de sensibilisation à ces enjeux et au numérique responsable, à destination des entreprises comme des spécialistes de l’IA
- Développer la recherche et l’innovation sur l’IA et les liens avec les entreprises
- Favoriser la création d’espaces d’échanges interfilières autour de l’IA pour mutualiser les ressources et accélérer les synergies économiques
- Soutenir le développement l’écosystème d’excellence en matière de formation IA.
Liens avec des dispositifs et initiatives existants
- Préconisation n°2 du CESE de la République, dans son rapport « Impacts de l’intelligence artificielle : risques et opportunités pour l’environnement ».88
5 : Inciter et encourager la création d’IA professionnelles et frugales
La Nouvelle-Aquitaine est dotée d’une filière IA en plein développement. Cependant, pour en valoriser pleinement le potentiel, il est essentiel que ces acteurs se démarquent grâce à des produits technologiques de qualité, alignés avec les engagements régionaux incarnés dans Néo Terra et l’action du pôle ENTER, et avec les objectifs nationaux et européens de souveraineté et de frugalité. C’est notamment en cherchant à répondre aux besoins spécifiques des entreprises néo-aquitaines que les concepteurs et conceptrices locaux ont une opportunité de bénéficier d’une clientèle fidèle et engagée, tout en faisant rayonner leurs produits et en se proposant comme une alternative aux géants américains.
Objectifs
- Favoriser l’émergence de solutions locales adaptées aux besoins des acteurs économiques locaux
- Créer un « service de proximité » en IA pour les entreprises du territoire, composé d’offres de solutions et de services de maintenance vers lequel les entreprises clientes peuvent trouver l’expertise nécessaire
- Créer un cercle vertueux entre l’offre et la demande d’IA sur le territoire et stimuler l’économie locale
- Soutenir la consolidation d’une filière IA spécifique et démarquée en Nouvelle-Aquitaine
- Répondre localement aux enjeux de souveraineté et de cybersécurité pour sécuriser les usages
- Encourager les créateurs à porter une attention à la frugalité de leurs solutions.
Pistes de mise en œuvre
- Lancer un ou des appels à projets (AAP) ou appels à manifestation d’intérêt (AMI) à destination des créateurs et créatrices d’IA du territoire, afin de les inciter à proposer des solutions d’IA métiers souveraines, responsables et frugales, en cohérence avec les critères d’écosocioconditionnalité
- Dans les conditions de financement, adopter des critères qui reflètent le caractère agile et rapide des projets d’innovation d’IA, et soutenir les projets comportant un risque d’échec plus important, tout en restant attentif au sérieux du projet (notion de bac à sable IA)
- Organiser un concours d’IA, afin de valoriser les créations du territoire et inciter d’autres entreprises à spécialiser leur offre
- Dans le cadre des aides régionales, prioriser certaines IA à missions d’intérêt général (gestion des ressources, lutte contre le dérèglement climatique, santé, détection proactive des menaces, outils souverains (clouds, logiciels))
- En amont, mener une enquête auprès des filières pour faire remonter les besoins des acteurs économiques en termes d’outils numériques et d’IA
- Provisionner ou réorienter des financements pour ces acteurs
- Orienter ou réaffecter les appels à projets recherche vers ce type de projets.
Liens avec des dispositifs et initiatives existants
- Préconisation n°3 du CESE de la République, dans son rapport « Impacts de l’intelligence artificielle : risques et opportunités pour l’environnement »89
- Rapport d’information de la commission des affaires économiques relatif aux effets de l’intelligence artificielle sur l’activité économique et la compétitivité des entreprises françaises (p. 332 à 334 et 364-365).90
6 : Élaborer un plan régional de planification des datacenters du territoire
La présence des centres de données sur le territoire néo-aquitain est importante pour l’autonomie et la souveraineté locale, mais non neutre. Il est d’autant plus nécessaire que la Région se dote d’un plan régional d’implantation des datacenters dans le cadre de la stratégie nationale, en cohérence avec ses compétences, en associant les parties prenantes et garantissant la préservation et la résilience des territoires. Les datacenters sont les piliers du monde numérique. La Région devra favoriser la création de datacenters souverains, capables d’offrir une alternative à ceux des GAFAM, pour garder sa pleine maîtrise et la souveraineté des données des entreprises.
Objectifs
- Positionner la Région Nouvelle-Aquitaine comme un territoire propice à l’accueil de datacenters et de projets numériques, dans le respect des équilibres économiques, environnementaux et humains
- Disposer d’une vision d’ensemble et d’une bonne connaissance des infrastructures au niveau régional, à croiser avec d’autres échelles (national, sud-ouest)
- Maîtriser les impacts de l’implantation de ces sites sur le territoire (environnement, aménagement du territoire, populations…).
Pistes de mise en œuvre
- Réaliser un audit complet et définir un plan de gestion des infrastructures numériques régionales, assorti d’indicateurs de pilotage précis pour mesurer et limiter leur impact environnemental, en concertation avec les experts de la biodiversité (Agence Régionale de la Biodiversité) et les territoires. Ces actions sont à intégrer au sein du Schéma Régional d’Aménagement, de Développement Durable et d’Égalité des Territoires (SRADDET)
- Intégrer une dimension prospective à horizon 5 à 10 ans, pour anticiper les besoins et les possibilités d’accueil de nouvelles structures sur le territoire
- En parallèle, prendre part de manière active aux discussions et réflexions nationales en cours, dans le cadre du « Conseil État-Régions numérique » lancé en septembre 2025 par le gouvernement BAYROU
- Inciter, dans la mesure du possible et dans le champ des compétences régionales, à l’émergence de projets innovants pour améliorer l’autonomie énergétique des infrastructures (ferme solaire, récupération de la chaleur fatale...)
- Organiser une concertation systématique avec les acteurs locaux, pour en garantir la pertinence et l’acceptabilité sociale
Liens avec des dispositifs et initiatives existants