Comment accompagner les acteurs internes (dialogue social) et externes (partenaires) dans l’élaboration d’une gouvernance interne de l’IA efficace et adaptée ?
Des ressources pour penser et accompagner le changement au travail
Construire et cultiver la confiance dans la mise en place de l’IA au sein des entreprises
La notion de confiance est essentielle dans la mise en place de tout nouvel outil au travail, et d’autant plus si cet outil intègre de l’IA ; il s’agit d’un facteur clé d’acceptation et de performance de ces projets. C’est précisément ce que développe Ikram CHRAIBI KAADOUD, chercheuse en IA de confiance, en explicabilité, interprétabilité et en éthique de l’IA à l’INRIA.

Lors d’un webinaire destiné aux agents et agentes du Conseil régional, la chercheuse a explicité les exigences indispensables de la confiance en l’IA, représentées dans le schéma ci-dessous ; des critères développés dans la charte IA digne de confiance 116 du programme DIHNAMIC de la Région.
Elle rappelle que la confiance est « un état psychologique se caractérisant par l’intention d’accepter la vulnérabilité sur la base de croyances optimistes sur les intentions (ou le comportement) d’autrui ». Cette notion d’acceptation de la vulnérabilité est centrale dans la construction du rapport des travailleurs et travailleuses à l’IA et dans leur capacité à la considérer comme un outil fiable. « Pour atteindre une IA digne de confiance, il convient de faire collaborer plusieurs experts ensemble et de former également ses équipes autour de ces sujets, depuis les premières étapes d’idéation d’un projet jusqu’à sa mise en production, en passant, entre autres étapes, par la collecte et gestion des données, la conception et l’entrainement du modèle, les tests utilisateurs, afin de veiller à respecter les différentes exigences à chaque étape de conception d’une IA de confiance »117, résume Ikram CHRAIBI KAADOUD.
Des points de vigilance à observer pour la réussite humaine d’un projet d’IA
Cette confiance s’acquiert et se cultive grâce à la mise en place d’un cadre propice et clair au sein de l’entreprise. Si les grandes lignes de l’encadrement de l’IA sont progressivement définies par les normes juridiques françaises et européennes, son adoption spécifique dans chaque entreprise appartient à celles et ceux qui la font vivre.
À ce titre, les avocates Mes MERIDJEN et ZERROUK attirent l’attention de leurs clients et clientes sur des points sur lesquels il leur semble important d’observer une vigilance particulière. Parmi les actions facilitatrices, elles citent notamment :
La mise en place d’une communication suffisante et claire autour de l’IA
Il est essentiel d’ouvrir des espaces et des temps de discussion, pour défantasmer le sujet et désamorcer les éventuelles craintes.
L’accompagnement des salarié·es et agent·es grâce à la formation
Ils et elles sont en effet nombreux et nombreuses à ressentir le besoin de développer leurs compétences sur le sujet afin de mieux l’appréhender.
L’élaboration d’une charte d’utilisation de l’IA, ou la mise à jour de la charte informatique existante pour y inclure l’IA
Cette mise à jour permet d’inscrire les enjeux de cybersécurité, de confidentialité et de définir les éventuelles sanctions en cas de transgression des règles. L’énonciation claire du cadre renforce également la confiance et limite l’inquiétude des partenaires et interlocuteurs quant à l’utilisation des données. En outre, la fonction publique doit intégrer les principes directeurs et règles du service public.
La réalisation d’une analyse d’impact en amont de l’introduction de l’IA
Comme l’indique la CNIL, l’analyse d’impact « permet de garantir le respect des principes du RGPD de façon opérationnelle [par l’entreprise] et de pouvoir le démontrer ».
La mise à jour des autres documents structurants de l’entreprise
Notamment le DUERP118, le règlement intérieur, la charte éthique, les contrats de travail, les fiches de poste... Cela peut avoir lieu dans le cadre d’un audit de l’écosystème juridique et RH de l’entreprise.
La prévention des risques, notamment psychosociaux
L’IA accentue la puissance et la probabilité de ces risques : la prévention et l’accompagnement des travailleurs et travailleuses sont essentiels pour les limiter. La prise en charge de la santé mentale constitue d’ailleurs une obligation pour les employeurs (l’article L. 4121-1 du Code du travail119).
Concevoir collectivement un référentiel commun de l’IA en interne grâce au dialogue social
L’introduction d’une IA au sein d’une organisation nécessite une stratégie d’anticipation globale associant l’ensemble des parties prenantes sur le choix de l’IA, ses usages, en identifiant les transformations induites, les potentialités, les risques. En effet, le succès d’implémentation d’une IA dépend en grande partie de la préparation et de l’élaboration d’une gouvernance interne des nouveaux outils. Cette mission, généralement incarnée par la direction et le management de l’entreprise, ne peut être correctement réalisée sans l’association à la démarche de tous les acteurs internes (employé·es, représentants et représentantes du personnel…) et externes (clients et clientes/patients et patientes, partenaires, sous- traitants…).
Le dialogue social, et ses mécanismes de consultation, de négociation, constituent un cadre d’échange particulièrement important pour associer toutes les parties et concevoir une gouvernance pertinente et adaptée aux différents acteurs et à leur travail commun au sein de l’organisation. Il doit être pensé comme un levier de sécurisation et d’adhésion, et n’est pas un frein à l’innovation. Si l’Union Européenne n’est pas compétente pour définir les rapports entre l’État et les représentants et représentantes du personnel, elle encourage fortement la négociation collective, notamment pour élaborer le cadre d’une expérimentation d’IA.
Par ailleurs, la Directive « Plateforme » prévoit l’information et la consultation obligatoire des Comités Sociaux et Économiques (CSE) au moment de la mise en place d’un système d’IA et lors de mises à jour importantes. Cependant, le droit français n’a pas transcrit cette dernière disposition. Outre les CSE, les organisations syndicales ont leur rôle à jouer notamment lors des négociations.
Pour faciliter ce travail de co-construction, plusieurs organismes ont collaboré pour produire des outils de réflexion collective et des guides méthodologiques dédiés à ce sujet. C’est le cas de la démarche DIAL-IA.
DIAL-IA
L’IA appelle un dialogue renouvelé dans ses modalités. C’est la proposition issue du projet DIAL-IA (Dialoguer sur l’IA), porté et coordonné par l’IRES avec le soutien d’ULTRA LABORANS. Il a été co-financé par l’ANACT (Fabrique CTO). DIAL-IA a réuni pendant 18 mois une cinquantaine de participants et participantes, venu·es du monde syndical et patronal, des entreprises comme des administrations publiques. Accompagné·es d’experts et expertes et de chercheurs et chercheuses, ces acteurs et actrices du dialogue social partagent la conviction qu’un dialogue effectif et nourri est une condition essentielle au service des bons usages de l’IA.
L’outil Dial-IA, élaboré avec cinq organisations syndicales, propose un cadre méthodologique intégrant la temporalité propre aux systèmes d’IA : maîtriser la finalité des projets, comprendre les étapes de leur « cycle de vie », prévoir des points de revoyure, mettre en place des boucles de rétroaction, s’autoriser des retours en arrière si nécessaire.
D’autres démarches complémentaires méritent d’être portées à la connaissance des entreprises néo-aquitaines :

Le LaborIA est un laboratoire de recherche-action dédié à l’impact de l’intelligence artificielle dans le milieu professionnel. Co-fondé par le ministère chargé du travail et de l’emploi et l’Inria, ce laboratoire s’inscrit dans la lignée de la stratégie nationale pour l’IA amorcée par le rapport “Donner un sens à l’intelligence artificielle” de Cédric VILLANI en 2018. Son objectif vise “à construire et consolider une vision terrain pour mieux cerner l’intelligence artificielle et ses effets sur le travail, la population active, l’emploi, les compétences et le dialogue social”.
Son plan d’action est structuré autour de trois objectifs principaux :
- Développer des projets de recherche-action sur l’usage et l’impact de l’IA au travail
- Incarner le centre de ressources de référence sur le sujet de l’IA au travail
- Accompagner la décision publique pour la diffusion de l’IA dans les environnements de travail
Ses champs d’expérimentation sont larges, touchant aussi bien les industries de production et la logistique, les industries culturelles et créatives, le recrutement, l’inclusion, le travail social ou encore les métiers de l’enquête et de la finance.
Le jeu de société de l’Institut syndicat européen sur l’IA
Porté par Aïda PONCE DEL CASTILLO, chercheuse senior à l’Institut syndicat européen (ETUI), le jeu de société intitulé “IA : les multiples visages d’une technologie dénuée de visage”, est présenté comme un “outil pour faciliter la cartographie de l’IA, renforcer la pensée critique et soutenir les négociations relatives au déploiement de systèmes d’IA”. Le support du jeu de société, composé de cartes représentant des cas d’usages et prévoyant un jeu de rôle, permet d’appréhender les enjeux propres à l’IA au travail sous un aspect ludique et coopératif. Grâce à l’animation d’une session de jeu par Vincent MANDINAUD lors de son audition, le CESER a pu expérimenter (et valider) cet outil de facilitation.


La campagne d’affiches humoristiques sur la transformation numérique
Les supports visuels peuvent également faciliter la discussion en faisant réagir leur public. Dans cette logique, une campagne d’affiches a été co-produites par plusieurs acteurs (ANACT, Direction Générale du Travail, CFDT, CFE-CGC, Ugict-CGT, Fo-Cadres, U2P, CPME) dans le cadre du Plan Santé au travail 4 (2021-2025). Ces dessins humoristiques ont pour thème les différentes dimensions à prendre en compte pour mener un projet de transformation numérique.
11 : Produire des données prospectives sur les impacts de l’IA sur l’économie, l’emploi et les conditions de travail en Nouvelle-Aquitaine
Une action publique efficace repose sur une connaissance fine des réalités territoriales. L’enquête menée par le CESER auprès des entreprises et filières dans le cadre de l’élaboration du présent rapport (une trentaine de réponses non représentatives) confirme le besoin urgent de données régionales sur l’exposition des métiers à l’IA. La connaissance des réalités et le suivi des évolutions des tendances permettront à la Région de mener une action ciblée, pertinente et réellement impactante pour ses cibles, les entreprises.
Objectifs
- Mieux connaître les impacts sociaux de l’IA sur les entreprises néo-aquitaines et suivre l’évolution de ces impacts sur les métiers et les conditions de travail
- Éclairer le pilotage des politiques régionales avec des données précises et actualisées sur les acteurs du territoire, par filières et par bassins d’emploi
- Disposer de données par filières régionales
- Pouvoir, à l’avenir, mieux soutenir les entreprises face aux défis technologiques auxquels elles font face
- Identifier les priorités de formation, de reconversion pour une transition juste et performante
- Mesurer l’évolution de l’adoption de l’IA au sein des entreprises néo-aquitaines, pour permettre une décision politique et une action publique à la fois rapide et informée.
Pistes de mise en œuvre
- Identifier une mission d’observation régionale IA-Travail (DATAR, CESER, partenaires sociaux, ARACT, universités, CNAM...), organisée selon un plan de charge dédié et en lien avec le LaborIA national, pour assurer un pilotage cohérent et une remontée terrain spécifique aux réalités régionales d’une part, et pour produire de la donnée de qualité sur l’impact de l’IA d’autre part
- Créer un baromètre régional de l’usage de l’IA par les PME et TPE, de fréquence semestrielle afin de suivre le rythme rapide d’évolution en IA, et intégrant un suivi des impacts sur l’emploi et les compétences
- Mandater une étude sectorielle prioritaire sur les filières régionales clés (agroalimentaire, aéronautique, santé, tourisme) pour anticiper les transformations métiers
- Cartographier l’exposition des métiers et filières régionales à l’IA (substitution ou amélioration des tâches, besoins en compétences, ...)
- Soutenir les projets de recherche menant des analyses en contexte réel de travail sur les impacts de l’IA , à l’instar du travail de Nathalie GREENAN, chercheuse au CNAM
- Lier le bénéfice de financements régionaux pour leur transition numérique à la fourniture d’un bilan transparent et chiffré de l’impact de l’IA sur leur masse salariale (création/destruction/évolution de postes).
Liens avec des dispositifs et initiatives existants
- Observatoire du numérique de l’ARACT Nouvelle-Aquitaine (Téléscope)
- Baromètre FranceNum 2025 (données nationales et régionales)
- Étude sur les métiers en mutation dans le périmètre Atlas dans la région Nouvelle- Aquitaine réalisée par l’OPCO Atlas et parue en février 2026.
12 : Faire du dialogue social un levier pour les projets d’IA
Le développement de l’intelligence artificielle transforme en profondeur les modes d’organisation du travail. Pour en maîtriser les effets et en tirer pleinement parti, le dialogue social doit devenir un levier central de régulation et d’innovation. En tant que cheffe de file du développement économique, la Région dispose d’une position privilégiée pour impulser et structurer ce dialogue au sein de son tissu entrepreneurial.
Objectifs
- Faire monter les acteurs en compétences de manière à atteindre le socle nécessaire de connaissance en IA permettant d’établir l’appropriation en interne et la confiance en l’outil
- Proposer des ressources pour aider les entreprises à relever les défis sociaux liés à l’intégration de l’IA
- Inciter les entreprises à penser réellement les impacts de l’IA et à encadrer son usage
- Sensibiliser aux normes européennes récentes (accord-cadre européen sur la transformation numérique des entreprises, directive Plateforme…).
Pistes de mise en œuvre
- Utiliser les données produites par la mission (préconisation 11) pour nourrir le dialogue social dans les entreprises, les branches et au sein des filières
- Adapter les contrats de filière pour intégrer la dimension IA, booster le déploiement de l’IA et soutenir le développement de solutions d’IA professionnelles, spécialisées et adaptées aux spécificités des filières régionales en y associant les partenaires sociaux
- Capitaliser sur les démarches existantes (DIAL-IA, LaborIA, jeu de simulation ETUI) pour mutualiser les apprentissages et favoriser leur diffusion au sein des branches professionnelles
- Créer un portail numérique régional « Boîte à outils IA & Travail » centralisant tous ces outils (LaborIA, DIAL-IA, ANACT...) accessible gratuitement aux entreprises et organisations syndicales de Nouvelle-Aquitaine
- Adapter les outils aux réalités des TPE-PME (temps, ressources limitées)
- Inciter à développer le dialogue social dans les entreprises via l’ouverture de négociations concernant les déploiements des IA, en vue d’un accord d’entreprise ou d’accords de branches, pour aller plus loin que l’information-consultation des CSE
- Encourager l’élaboration d’accords internes d’usage d’IA dans les filières et les entreprises, et pour les petites entreprises, l’élaboration de chartes internes
- Inclure dans les actions de sensibilisation la présentation du registre des systèmes d’IA comme outil obligatoire de dialogue social
- Faire connaître, via des modules d’information et de formation, la notion de « capacité d’apprentissage des organisations » pour stimuler l’innovation et tirer parti plus vertueusement des technologies
- Ajouter une partie RH au diagnostic de maturité IA précédemment proposé. Ces résultats pourront alimenter les instances paritaires régionales (CREFOP, CPRDFOP) et servir de base à l’actualisation des politiques de formation et d’aide économique, afin de sécuriser les transitions professionnelles.
Liens avec des dispositifs et initiatives existants
- Projet DIAL-IA (Dialoguer sur l’IA) porté et coordonné par l’IRES et co-financé par l’ANACT, propose des outils pour animer le dialogue social autour de l’IA
- Jeu de société de l’ETUI (Institut syndical européen) sur l’IA Travaux du LaborIA.