Une dépendance technologique multifactorielle
Le monopole américain facteur de risques pour les entreprises néo-aquitaines
Selon Cédric DURAND et Cécilia RIKAP,49 économistes, la souveraineté numérique « se joue à l’aune de la maîtrise systémique […] du « stack », de l’empilement » : or, « la subordination aux grandes entreprises états-uniennes concerne presque toutes les couches infrastructurelles, logicielles et servicielles à l’origine des puissants modèles d’intelligence artificielle (IA) », qui « assoient leur hégémonie en jouant des complémentarités » entre tous ces éléments indispensables. Leur constat est clair : « pour sortir de la dépendance européenne aux Big Tech, il faut une politique numérique non alignée ».
L’avènement des intelligences artificielles gourmandes en données – génératives notamment – renforce encore cette réalité et les risques liés à la dépendance technologique qu’elle sous-tend. Il faut en effet rappeler qu’en intelligence artificielle, les données sont la clé : leur accès, leur captation et leur exploitation sont la base du fonctionnement des systèmes d’IA généralistes et génératifs grand public. En contrepied, leur protection, leur maîtrise et leur stockage et partage sécurisé deviennent un enjeu central de l’utilisation vertueuse de l’IA pour une entreprise.
Or, la grande majorité des entreprises françaises sont peu sensibles à ces enjeux et utilisent des solutions américaines pour leur messagerie (Gmail, Outlook) et leur système de stockage en ligne de leurs données (92 % des données des entreprises françaises sont hébergées par des acteurs américains, tels AWS, Google Cloud, Microsoft Azure par exemple). Les entreprises françaises se retrouvent contraintes par une asymétrie de l’offre : le marché français et européen propose à ce jour peu d’équivalents technologiques capables de rivaliser avec l’offre des géants américains. « Cette sujétion nous expose à des risques majeurs : l’application extraterritoriale de lois étrangères, tel le Cloud Act ou le décret FISA américains, l’enfermement technologique et commercial imposé par des solutions propriétaires, et une fragilité stratégique dans un ordre mondial incertain », s’inquiètent Cristina CAFFARA, économiste, Stefane FERMIGIER et Yann LECHELLE, entrepreneurs de la tech, dans la Tribune en juin 202550. Et d’affirmer que « la véritable souveraineté numérique est avant tout technologique, car en définitive, « le code fait loi » ».
Les risques pour les entreprises néo-aquitaines sont en effet réels :
- La fuite de données confidentielles et plus largement la perte de contrôle sur les données de l’entreprise, mais aussi celles de ses clients, de ses partenaires, à la suite d’une cyberattaque par exemple
- Les pannes, voire les blocages d’accès volontaires en cas de crise géopolitique, qui augmentent la vulnérabilité ; plus encore, il s’agit d’une dépendance unilatérale pouvant fortement impacter les conditions d’utilisation des outils, jusqu’à la perte d’accès aux infrastructures algorithmiques si un changement de licence a lieu au niveau du logiciel source
- La hausse des prix des solutions, une décision impactante pour les entreprises sur laquelle elles n’ont aucune marge de négociation
- Le risque juridique, notamment par rapport à la responsabilité engagée dans les décisions prises avec l’IA et aux enjeux de propriété intellectuelle.
Dans la phase d’implémentation, le choix du modèle à adopter est donc primordial pour le succès à long terme de la démarche de transformation numérique de l’entreprise. Ces risques appellent non pas un rejet des solutions étrangères, souvent imposées par l’absence d’alternatives européennes comparables, mais une capacité à arbitrer, diversifier et sécuriser les solutions utilisées.
Un contexte géopolitique tendu vecteur d’incertitudes
De plus en plus clairement, l’IA devient un instrument de puissance géopolitique accroissant les facteurs de risque. Les tensions géopolitiques actuelles révèlent la fragilité des chaînes de dépendance technologique mondialisées tant en matière de solutions IA, de composants critiques que d’accès au marché des terres rares. Elles sont susceptibles d’affecter directement l’activité des entreprises, l’emploi et les conditions de travail, et renforcent la nécessité pour les entreprises de disposer de solutions robustes et résilientes, quel que soit le contexte international.
Par ailleurs, si les États-Unis sont leader sur le marché des solutions d’IA – un leadership progressivement contesté par la Chine et d’autres territoires comme l’Asie du Sud -, la Chine a, quant à elle, su imposer sa domination sur le marché des terres rares en pratiquant des prix imbattables pendant des décennies, faisant fi de la destruction environnementale que leur exploitation engendre. Dans les années 1980 et 1990, elle a ainsi inondé le marché de terres rares à bas coût, forçant la fermeture de nombreuses mines ailleurs dans le monde, pourtant d’intérêt stratégiques, en l’absence de réponses suffisantes pour les préserver. Ces matériaux naturels (pour la plupart des métaux) sont indispensables à la fabrication des appareils technologiques modernes, des puces GPU aux datacenters, et la Chine se place donc comme pourvoyeur massif et quasiment exclusif de ces matières premières51.
Plus généralement, on assiste aujourd’hui à un moment crucial de convergence entre pouvoir et technologie, dans l’intervalle duquel « l’IA est en train de devenir le langage du pouvoir »52, comme le décrit la chercheuse et artiste australienne Kate CRAWFORD avec son œuvre Calculating Empires, A Genealogy of Technology and Power Since 1500 (2023)53 installée au Jeu de Paume à Paris. « D’instrument de puissance, l’IA devient progressivement un outil de domination ».
Le choix d’une approche différenciée de la part de l’Union Européenne
Souveraineté, maîtrise technologique, numérique responsable… Avec la montée en puissance de l’IA et la prise de conscience accrue des risques, un lexique engagé émerge, laissant transparaître la volonté européenne et française de reprendre le contrôle sur les enjeux technologiques qui feront l’avenir des territoires. À ce titre, la notion de souveraineté est plurielle et reflète le choix de l’approche choisie localement, sur chaque territoire. Dans son rapport sur la souveraineté technologique européenne et les infrastructures numériques paru en juin 202554, le Parlement européen explique que « la souveraineté technologique désigne la capacité de concevoir, de développer et de mettre à l’échelle les technologies numériques nécessaires à la compétitivité de notre économie, au bien-être de nos citoyens et à l’autonomie stratégique ouverte de l’Union dans un monde globalisé ; il s’agit notamment de garantir la capacité de l’Union à prendre des décisions autonomes, de dialoguer avec des pays et des entités de confiance non membres de l’Union, de diversifier et de renforcer les chaînes d’approvisionnement et de promouvoir le concept d’ouverture et d’interopérabilité pour faire en sorte que l’Europe reste un pôle attrayant pour l’investissement ».
Dans cette course inégale en partie déterminée par le montant des investissements, l’Union Européenne a choisi de différencier son approche. Cette définition intervient en réaction à la situation actuelle de monopole des États-Unis, pour qui l’objectif consiste davantage à maintenir leur hégémonie grâce à leurs géants de la tech (cf. encadré ci-dessous). Ces objectifs différents génèrent des normes divergentes, en témoignent les philosophies fondamentalement opposées de l’AI Act européen, qui traduit la volonté de régulation stricte55 de l’UE, et du Cloud Act américain56, qui symbolise l’extraterritorialité des normes étatsuniennes. Avec l’AI Act (ou Règlement européen sur l’IA (RIA) dans sa transposition française) et sa classification des IA par niveaux de risques, l’Union Européenne redéfinit ses exigences en termes d’impacts économiques, sociétaux et environnementaux des IA ayant accès au marché européen ou étant produites en Europe. Cependant, le rapport de l’Assemblée nationale de 202557 relève que les cadres des réponses européenne et française demeurent encore partiellement opérationnels et peuvent générer, pour les PME notamment, un sentiment d’incertitude réglementaire si l’accompagnement n’est pas à la hauteur. Il appelle aussi à une stratégie active de maîtrise des données, de renforcement des compétences, de sécurisation juridique et de capacité d’expérimentation encadrée au plus près des territoires, afin de ne pas laisser les entreprises et les salarié·es pris en étau entre des normes complexes et des solutions techniques surdimensionnées.
Qui sont les « géants de la tech » ou GAFAM58 ?
Google
Amazon
Facebook/Meta
Apple
Microsoft
GAFAM est un acronyme désignant les cinq plus grandes entreprises du numérique du monde. Ces firmes américaines dominent et influencent fortement à la fois le monde du numérique par leurs produits, mais aussi la politique et l’économie mondiales, par la capitalisation boursière qu’elles génèrent (8 000 milliards de dollars combinés en 2025). Aujourd’hui, ces créateurs du Big Data accentuent leur puissance en développant des systèmes d’IA massivement utilisés dans le monde. Alors que de nouveaux acteurs investissent le terrain de l’IA générative, certains forcent l’accès à ce cercle restreint des géants de la tech, telles Nvidia et Tesla. En parallèle de l’acronyme historique, une nouvelle expression qualifie désormais ces sept entreprises les plus puissantes comme les « Sept Magnifiques ».
L’AI Act, incarnation des ambitions européennes pour l’IA
Confiance
Transparence
Explicabilité
Frugalité
Éthique
Acceptabilité
Premier texte réglementaire (et historique) sur l’intelligence artificielle, l’AI Act – aussi nommé en français Règlement sur l’intelligence artificielle – a été adopté par les députés européens le 13 mars 2024. Au-delà des dispositions juridiques qu’il pose, ce texte a pour vocation d’incarner les ambitions européennes en matière d’IA. À ce titre, et s’il s’agit d’une « réglementation produit », il comporte une dimension normative sur l’état d’esprit même et les valeurs européennes dans lesquels s’inscrit l’innovation autour de l’intelligence artificielle. En effet, l’Union Européenne fait le choix de restreindre le marché de l’IA sur son territoire aux produits répondant aux exigences de responsabilité et de confiance (cf. encadré ci-dessous). Tel que l’explique Guillaume AVRIN, coordinateur national de l’intelligence artificielle, « l’AI Act vise à garantir la sécurité des biens et des personnes, ainsi que la protection des droits fondamentaux comme la protection de la vie privée et des données personnelles, la non-discrimination, la transparence, la responsabilité ou encore le respect des valeurs démocratiques européennes »59. Pour appliquer ces exigences, une classification des produits par niveaux de risques a été élaborée, identifiant cinq catégories (cf. pyramide ci-dessous). Les IA présentant des risques inacceptables sont d’ores et déjà interdites.

Quelles conséquences pour les entreprises ?
L’IA Act, par son approche transversale par les risques et sa large portée, a été pensé pour être un cadre clair et pour faciliter la recherche de références juridiques par les entreprises, notamment celles auxquelles elles sont soumises.
Pour les créateurs et créatrices d’IA, il doit aussi permettre de stimuler l’innovation en offrant un cadre propice à la création d’un écosystème IA cohérent en Europe.
Des sanctions peuvent être appliquées aux entreprises qui ne respectent pas les exigences ou les usages réglementés : cette amende correspond à « 1 % à 7 % du chiffre d’affaires annuel mondial de l’entreprise ou déterminée à partir de montants seuils allant de 7,5 à 35 millions d’euros d’amende »60, et est variable selon la nature de la non-conformité et la catégorie de l’entreprise.
En somme, l’AI Act se présente comme une réglementation structurante mais aussi facilitante, et comme l’affirmation de la ligne directrice de l’IA à l’européenne.
Les récents appels à plus de fermeté et de rapidité dans la sanction des abus de certaines plateformes numériques du ministre français de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique Roland LESCURE, témoignent du choix stratégique de l’Union Européenne et de la France de se positionner dans la course à l’IA à travers une législation exigeante61.
Le pôle ENTER
Lancé en juillet 2024 et né de la fusion des entités Digital Aquitaine et NAOS, le pôle de compétitivité ENTER (pour Excellence Numérique au service des Transitions Environnementales et Responsables) fédère les entreprises du territoire autour du Numérique Responsable.
Pour un numérique responsable62 en Nouvelle-Aquitaine
En Nouvelle-Aquitaine, le pôle ENTER est le relais local des réflexions autour des enjeux numériques nationaux et européens. Présidé par Julien ANSELME, directeur des projets innovants d’Orange Sud-Ouest et membre du CESER, ce pôle labellisé pôle de compétitivité est le premier en France à être dit « à mission ». Son objectif est de sensibiliser les acteurs néo-aquitains aux impacts du numérique et de les accompagner vers une innovation « numérique responsable », au sens large du terme.
Ici, le mot « responsable » recouvre une double exigence : d’une part la réduction des impacts environnementaux et sociaux (sobriété, durabilité, prise en compte du cycle de vie, décarbonation, éthique), et d’autre part la souveraineté numérique, entendue comme la maîtrise des dépendances technologiques et la capacité à garder le contrôle sur nos infrastructures, nos données et nos choix techniques (IA, Cloud,...).
Dans cette logique, l’ambition au sein d’ENTER se résume ainsi : « Faire du numérique un levier de transition, pas un facteur de dépendance : un numérique plus sobre, plus sûr et plus inclusif, surtout plus maîtrisé et plus souverain, qui redonne à nos organisations, nos entreprises et nos territoires la liberté de choisir et d’agir. »
Le pôle dispose d’un large éventail de sujets dans son champ de compétences et propose des services dédiés autour de plusieurs volets :
- Réseau et visibilité
- Compétitivité et croissance
- Transition numérique responsable
- Accompagnement à l’innovation

En cohérence avec la feuille de route Néo Terra, la Région, co-fondatrice du pôle, soutient son action afin que cette approche vertueuse du numérique et de l’IA infuse dans le monde économique néo-aquitain, aussi bien auprès des utilisateurs et utilisatrices que des concepteurs et conceptrices de solutions. Le pôle ENTER est d’ores et déjà identifié au niveau régional comme la structure de référence pour le numérique responsable en Nouvelle-Aquitaine.
À noter qu’au niveau national, le gouvernement a créé en 2025 l’institut national pour l’évaluation et la sécurité de l’intelligence artificielle (INESIA)63, ayant « pour mission de fédérer, sans création de nouvelle structure juridique, les acteurs nationaux de l’évaluation et de la sécurité, et tout particulièrement l’ANSSI64 (Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information), l’INRIA (Institut National de Recherche en Informatique et Automatique), le LNE65 (Laboratoire National de Métrologie et d’Essais) et le PEReN66 (Pôle d’Expertise de la Régulation Numérique) ».
Le rôle de la Nouvelle-Aquitaine dans l’innovation technologique française et européenne
Si les échelles nationale et européenne apparaissent comme les plus adaptées pour déployer la puissance nécessaire pour investir ces enjeux, les territoires infranationaux, et notamment les Régions, ont également un rôle à jouer. Elles sont amenées à contribuer aux objectifs nationaux et européens en matière d’innovation, de souveraineté et de compétitivité, et à la diffusion d’une standardisation des usages de l’IA cohérente avec les normes éthiques européennes développées dans l’AI Act. Dans cette optique, une stratégie nationale unifiante, dans laquelle les Régions sont solidaires et non mises en concurrence, permettrait de créer une synergie transrégionale pour l’IA en France.
Au niveau régional, les acteurs de l’écosystème IA néo-aquitain sont déjà des pourvoyeurs de solutions conformes, en créant des produits qui répondent aux exigences européennes : ils proposent ainsi des alternatives fiables aux entreprises soucieuses de maîtriser leurs données et leur impact numérique. Dans ce contexte, le rôle de la Région est de créer un cadre favorable, lisible et sécurisant pour les ac- teurs économiques, et d’impulser une dynamique de nature à faire reculer la dépendance technologique et industrielle.
Pour les professionnels de l’IA comme pour les entreprises utilisatrices dans toutes les filières, les objectifs sont similaires, mais perçus d’un point de vue différent : les unes cherchent à éviter les risques précités, tandis que les autres développent des solutions qui, grâce à leurs exigences, permettent de s’en prémunir. De plus, ces IA développées en région ont vocation à répondre plus précisément aux problématiques spécifiques des acteurs économiques du territoire, dont les réalités professionnelles quotidiennes nécessitent des outils adaptables. En somme :
Comment protéger les spécificités régionales tout en investissant la dynamique mondiale de développement technologique ?
Cette question sous-tend deux enjeux, qui s’intéressent à deux types d’acteurs régionaux différents : les créateurs et créatrices d’IA d’une part, et les utilisateurs et utilisatrices des autres filières sectorielles d’autre part, et surtout leur mise en relation dans le cadre de l’économie globale du territoire.